Sylvain Prudhomme, arpenteur sans frontières
Tel son personnage d’autostoppeur dans Par les routes, c’est depuis différents lieux de France que l’écrivain a répondu aux questions qu’on lui adressait par mails. Comme s’il fallait pour arpenter son œuvre, traverser divers paysages, s’ancrer dans plusieurs territoires, changer les points de vue.
Sylvain Prudhomme, chacun de vos romans semble le fruit d’un projet très précisément défini. Qu’en est-il de De l’autre côté du lac ? Comment est né ce projet ?
Tout est parti de la rencontre avec un lieu très protégé du Parc des Écrins. Une réserve créée il y a plusieurs décennies au cœur du parc, avec un statut unique en son genre : pas seulement protégé, mais fermé tout court, interdit d’accès, soustrait depuis des décennies aux activités humaines. Un vrai pan de montagne rendu à la nature sauvage. Cette « réserve intégrale » se trouve de l’autre côté d’un lac bordé de falaises qui en verrouillent l’accès. Elle occupe tout un fond de vallée reculée, qu’on peut parfaitement contempler de la rive d’en face, mais pas atteindre. Grâce à la direction scientifique du parc, j’ai pu effectuer au cours de ces dernières années plusieurs séjours au bord de ce lac, en face de la réserve. J’y suis allé l’été, l’automne, et même l’hiver, à des moments où le lac était gelé, où toute la vallée était ensevelie sous la neige. Je suis resté des semaines à scruter cet espace interdit, à le fantasmer, à me raconter ce qui pouvait s’y passer. En parlant avec des agents du parc, j’ai appris qu’un corps d’alpiniste avait un jour été retrouvé dans la réserve, au pied des falaises. Ça a été le point de départ. Comme un noyau sombre, l’indice possible d’un mystère caché dans les replis de la montagne interdite. Je n’ai pas voulu en savoir plus. Je me suis mis à échafauder. J’ai délibérément éloigné la réserve pour la rendre plus sauvage encore, en faire un pur espace de fiction, ouvert aussi à de l’onirique, presque du fantastique. Je me suis mis à rêver un livre qui soit fait lui aussi de tension, de vertige, de mystère.
On trouve déjà cette idée d’espace naturel d’où l’humain est exclu dans Par les routes, avec cet épisode où l’autostoppeur découvre que l’autoroute, par la construction d’un remblai, a isolé un pan de nature où des étangs hébergent une faune préservée : « Les bords d’autoroute, première réserve naturelle » écrivez-vous. Le roman peut-il être à sa façon aussi une réserve naturelle et faire voir ce qui vit en dehors de nous ?
J’aime en tout cas l’idée d’aller voir par-delà la rambarde ou le remblai, de quitter l’autoroute. J’aime les trouvailles paradoxales qu’on fait en prenant les chemins de traverse : découvrir qu’à deux pas des usines de Fos-sur-Mer et du littoral massacré par l’industrialisation se trouvent des zones de marécages très préservées, qui abritent des espèces rares. Cela ne veut pas dire aller chercher systématiquement des espaces extraordinaires ou préservés, au contraire. Je crois profondément à la...

