Il y a quelques années, peut-être avez-vous lu Trois, le roman à succès de la sympathique Valérie Perrin. Dans un registre autrement plus littéraire, on lui préférera, nous, cet autre Trois, que signe la trop peu médiatisée Corinne Desarzens, une Française originaire de Sète expatriée chez nos voisins suisses, et qui s’est récemment vu décerner le Grand Prix Ramuz et le Grand Prix suisse de littérature. Une double récompense méritée pour celle qui, septuagénaire aujourd’hui, a quelque trente parutions – romans, nouvelles, récits de voyage – à son actif. Dans Trois, la narratrice nous parle de ses enfants désormais adultes, Charlotte, Maxime – des jumeaux – et Oscar. Elle ne leur tire pas le portrait comme le ferait un photographe, en les figeant, non ; elle tente plutôt de tirer les fils d’une pelote familiale en mouvement, dans laquelle les uns les autres sont entremêlés. Au fond, elle regarde des chrysalides devenir papillons, et ce regard a d’autant plus d’acuité qu’il s’agit de l’œil du dedans, cette sorte de plaque sensible où s’impriment les choses de l’existence telle qu’elle passe, souvent confusément, chaotique, illisible sur le moment. Il faudra le temps, l’expérience et le coup d’œil dans le rétro pour enfin y voir un peu plus clair : « Ne pas s’en tenir à la chronologie, laisser de côté le poids des horloges et la réussite, les passeports, les voitures et les surfaces mesurables, mais tenter d’isoler et de rassembler des moments qui seraient restés épars, encore sidérée malgré le recul par l’insouciance d’alors, en les accueillant sans avoir été capable de les reconnaître, comme s’il y en avait, et qu’il y en aurait forcément bien d’autres pareils » ; tel est le projet dans ces pages lumineuses.
La narratrice chemine ainsi à travers les années et les temporalités (elle évoque aussi, en miroir, des épisodes et figures de sa propre enfance), et cette mise en récit de trois vies chéries lui permet de poser la question que tout parent, un jour ou l’autre, se pose dans le secret de sa conscience : que sait-on vraiment de ses propres enfants, les connaît-on jamais intimement ? On se familiarise donc avec les membres de cette famille, tous attachants, à mesure que Desarzens égrène souvenirs, conversations et moments-charnières. Attachants, oui, parce que le « style de vie » de chacun, entre verger, viticulture et foresterie, est une manière délicieusement rebelle de tordre le cou aux injonctions sociales : « Ils disent non même si on leur dit non ». La fratrie caviarde les scripts écrits d’avance, se joue des conventions établies : « Faire autrement réclame pas mal d’énergie, car le quotidien est un dissolvant puissant ».
Texte tout ensemble réaliste et poétique, dont la couverture orangée s’habille des dessins de jeunesse des enfants de l’écrivaine, Trois est touchant par ce qu’il communique d’aspirations et d’élans, de panache et d’entêtements. Le talent de Desarzens ici est d’écrire depuis cet endroit du cœur – l’amour inconditionnel d’une mère pour ses enfants – troublé par d’insondables interrogations existentielles.
Anthony Dufraisse
Trois, de Corinne Desarzens
La Baconnière, 114 pages, 19 €
Domaine français Et un, et deux, et trois enfants
septembre 2026 | Le Matricule des Anges n°276
| par
Anthony Dufraisse
Une mère – l’autrice elle-même ? – regarde ses enfants s’épanouir hors des sentiers battus.
Un livre
Et un, et deux, et trois enfants
Par
Anthony Dufraisse
Le Matricule des Anges n°276
, septembre 2026.

