Une petite ville autrichienne quelconque, et dans cette ville, une rue, tout aussi quelconque. Une rue et ses habitants, dont les vies s’entrecroisent au fil des jours et des saisons. Après un détour sans obligation par l’exofiction à la mode (Le Dernier Mouvement, Sabine Wespieser, 2022), Robert Seethaler reprend là où il en était resté avec Le Champ (id., 2020), c’est-à-dire une forme de roman choral, largement inspiré du Winesburg, Ohio de Sherwood Anderson, où se dessine par petites touches et sans vain héroïsme, le portrait d’une communauté.
Un apprenti bouquiniste obsessionnel, les pensionnaires plus ou moins hors d’usage d’une maison de retraite, des réfugiés d’origine inconnue, une jeune femme ayant hérité de l’appartement de sa tante, un curé cocaïnomane, une fleuriste enamourée… autant de personnages dont la figure émerge au gré de courtes séquences en archipel. Nul n’est une île, cependant : loin d’une simple galerie de portraits, le roman met en œuvre un véritable panoptique où tout le monde est vu de tout le monde, et jugé pour ce qu’il est. Car chacun, finalement, se raconte moins qu’il n’est raconté par les autres. Tandis que le regard se déplace de proche en proche, au fil de lents rebonds où le passé se mêle au présent, une opération immobilière se profile, dont on pressent qu’elle annonce la fin de ce tout petit monde.
Quand il n’est pas romancier, Robert Seethaler, né à Vienne en 1966, n’oublie pas qu’il est également acteur et scénariste : il y a quelque chose de théâtral dans ce récit sans cesse en mouvement, essentiellement porté par la parole de ses protagonistes, où tout se joue bien souvent dans les blancs. Un théâtre à la Tchekhov, sans cris ni portes qui claquent, où la mélancolie domine un quotidien au relief arasé, d’une douceur un peu grise, si bien qu’on s’y demande en vain « de quelle couleur sont les jours ».
Yann Fastier
La Rue, de Robert Seethaler
Traduit de l’allemand (Autriche) par Élisabeth Landes, Sabine Wespieser, 220 p., 22 €
Domaine étranger La Rue
septembre 2026 | Le Matricule des Anges n°276
| par
Yann Fastier
Un livre
Par
Yann Fastier
Le Matricule des Anges n°276
, septembre 2026.

