Il faut bien nommer les choses, même celles que l’on ne voit pas », se dit Hanadi, la narratrice, assise à l’ombre d’un saule, dans un endroit qu’elle appelle le « bord du fleuve ». Ce n’est pourtant « qu’une sorte de chemin bétonné, légè- rement creusé en son milieu », reconnaît-elle, un lit de béton où rien ne coule, sinon « un liquide de couleur sombre », probablement « celui des égouts ». Hanadi n’en a cure. Ici, dans ce coin reculé d’une banlieue de Beyrouth, les enfants ne lui jettent pas de pierres, les chiens errants ne la poursuivent pas. Finalement, constate-t-elle, tout désolé qu’il soit, « ce paysage ne me dérange pas ». C’est là, au « bord du fleuve », que s’ouvre le roman et qu’il s’achève.
Dans ce livre, le plus sombre et l’un des plus bouleversants qu’ait écrit Hoda Barakat, l’héroïne est une femme atteinte d’acromégalie, maladie caractérisée par une « hypertrophie de la tête et des jambes » (sorte de gigantisme). Un monstre de laideur, en somme, mais une laideur qui évolue et s’aggrave au fil du temps, s’agrémentant de douleurs peu romanesques, de pilosité mal venue, d’odeurs repoussantes, de handicaps multiples.
C’est la maladie – et sa laideur concrète, honteuse – qui a poussé Hanadi à quitter sa mère et son Liban natal, et à gagner Paris. Gagner n’est pas le mot, bien sûr. Où qu’elle aille, elle demeure une pestiférée. À Paris comme à Beyrouth, elle réfléchit, observe, écoute son corps, les rues, les gens. Pestiférée et pragmatique : elle n’est pas en colère, jamais devant les autres ; elle encaisse les moqueries. Elle s’instruit dans les livres ou sur le net « avec cette espèce de fanatisme propre aux autodidactes ». Partout, elle cherche à se faire un nid, se trouve un toit, cuisine, nettoie, arrose une plante, recueille une chatte qu’elle appelle Zakiya, Zakou « dans les moments d’indulgence ». Elle se bricole une vie qu’elle voudrait comme tout le monde. Et c’est Quasimodo qu’on voit, déguisé en bobonne dépressive ou en fée du logis… Parfois, on rit.
Dans cet époustouflant monologue, récit placide et captivant d’un naufrage annoncé, celui des parias et des exilés, Hanadi nous entraîne à sa suite, du Liban à la France, dans la ronde de ses errances et de ses rencontres, jusqu’à son retour au pays natal. « J’ai quitté ce pays, sans pour autant parvenir à l’autre pays, et voilà que je reviens mais sans le retrouver vraiment », dit-elle. Libanaise sans ancrage, Hanadi se lie parfois à ceux qui lui ressemblent, comme ce François-Rachid, amoureux éphémère et teigneux, à la vie désespérément bancale. « Cela s’appelle l’exil, lui lance-t-elle un jour, tu as en quelque sorte deux vies parallèles, aussi mauvaises l’une que l’autre, il te faut accepter de les oublier pour vivre normalement, tout en sachant qu’elles sont là, comme deux tigres apprivoisés, deux chats qui mangent au même plat que toi… »
Comme dans La Métamorphose de Kafka, l’anormalité est un révélateur, un prétexte, la punition d’une faute ancienne. Une faute ? Une malédiction en tout cas. Dans Hind ou la plus belle femme du monde, elle se transmet de mère en fille, à l’instar de cette « qarina », la « méchante jumelle-djinn », dont la mère de Hanadi lui a parlé, tenant l’histoire de sa propre mère. Ce mauvais sort, pour Hanadi, s’appelle Hind : sa sœur aînée a été une enfant d’une fulgurante beauté, avant de mourir précocement, laissant leur mère folle et inconsolée. Hanadi est née deux ans après. Elle reste hantée par « celle dont je porte et porterai toujours aussi longtemps que je vivrai, le petit cadavre dans les bras en trébuchant… »
Jusqu’à l’adolescence, jusqu’à ce que les premiers signes de la maladie se déclarent, Hanadi elle aussi a été d’une beauté extraordinaire. Elle se devait de l’être. La folie de la mère l’exigeait. Puis tout a basculé. « Depuis qu’elle s’était rendu compte que je n’étais plus la petite Hind, sa première enfant », se rappelle Hanadi, et « avant même que je ne devinsse celle que je suis aujourd’hui », cette mère chérie « décida de ne plus me voir ni de laisser quiconque me voir ». Enfermée dans une petite mansarde, au-dessus de la cuisine, Hanadi grandit en recluse, loin du regard des autres. Sa maladie et sa difformité grandissent aussi. Et la poussent, un beau jour, à s’enfuir.
Quand elle revient, longtemps plus tard, sa mère est morte, son père aussi. Comment ont-ils péri ? Où sont-ils enterrés ? Hanadi cherche à le savoir, en vain. Elle récolte des bribes d’informations. Car le désastre qu’est la vie de Hanadi n’est jamais absolu. C’est une tragédie percée de lueurs – la gentillesse d’Umm Mansour, une Syrienne qui fut la voisine de sa mère ; l’amitié du jeune Nabil, qui travaille chez un garagiste, celle d’Ahmed, le gérant d’une boutique internet… Tous l’aident du mieux qu’ils peuvent. L’amour d’un homme, un moment du moins, la comble. Sans oublier Zakiya, la chatte borgne, éclopée. « N’ayant ni amant ni mari, ni famille ni enfants, résume la narratrice, elle n’aimait que moi, comme dans l’histoire de sainte Rita avec l’épine divine et l’amour absolu, l’épine de Zakiya, c’est moi ».
Le Liban et la guerre sont là, en filigrane, l’explosion du port de Beyrouth aussi, évoquée comme en passant. « Ce qui pèse trop lourd, je ne peux pas en parler. Le Liban est une suite de chocs électriques, en continu », explique Hoda Barakat, jointe par téléphone. Cette violence est là, pourtant, présente depuis La Pierre du rire, son premier roman traduit en français (Actes Sud, 1996) : une violence inexorable, capitale, qui façonne les êtres, leur désespoir, leurs destins singuliers.
Dans ce nouveau roman, le neuvième traduit de l’arabe, la plus belle femme du monde, trop tôt disparue, « c’est la ville de Beyrouth aussi », précise l’auteure. Au souvenir de la Corniche, avec ses vendeurs de fèves bouillies, ses guichets de loterie et sa foule « si dense qu’on ne voit pas la mer », Hanadi s’émeut – et le lecteur avec – qui promet à Zakou de l’emmener un jour « en ces lieux de joie et de bonheur ». Beyrouth est là, y compris dans ce « fleuve », qui est, nous apprend Hoda Barakat, le vrai nom d’un quartier de la capitale libanaise, « où, sans doute, coula de l’eau autrefois ».
À chaque livre, « je découvre quelque chose de moi », ajoute-t-elle. Ce n’est qu’une fois terminée la rédaction de Hind ou…, écrit après la mort de sa mère, que l’écrivaine libanaise s’est « rendu compte du caractère en partie autobiographique » de son récit. La mort précoce de sa sœur aînée, la petite Selma, enfant d’une grande beauté, « dont on ne parlait jamais en famille », lui est alors revenue en mémoire.
« Aux yeux de ma mère, je devais remplacer ma sœur, être une enfant parfaite. J’ai endossé cette injonction. C’était injuste et c’était de l’amour », note-t-elle. Ainsi vont les forces souterraines qui portent ou déchirent les humains. Et qui font, quelquefois, naître les plus beaux livres.
Catherine Simon
Hind ou la plus belle femme du monde, de Hoda Barakat, traduit de l’arabe (Liban) par Luc Barbulesco, Actes Sud/ Sindbad, 336 pages, 23 €
Domaine étranger Hanadi et ses spectres
septembre 2026 | Le Matricule des Anges n°276
| par
Catherine Simon
De Paris à Beyrouth, la romancière libanaise Hoda Barakat met en scène une femme frappée d’une malédiction, symbole d’une violence qui façonne les êtres, leur désespoir et leurs destins.
Un livre
Hanadi et ses spectres
Par
Catherine Simon
Le Matricule des Anges n°276
, septembre 2026.

