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Domaine étranger La fièvre de l’invisible

septembre 2026 | Le Matricule des Anges n°276 | par Guillaume Contré

Les trois nouvelles gothiques et ensorcelantes de Diego Muzzio confirment son exceptionnel talent de narrateur.

Ce qui tournoie dans la nuit

Derrière les apparences de l’ordinaire, la couche morne ou colorée de l’existant, se cachent des profondeurs insoupçonnées, des abîmes sur lesquels on ne se penchera qu’à ses risques et périls. Ce second livre traduit en français de l’Argentin Diego Muzzio, après le remarquable L’Œil de Goliath, poursuit l’exploration de ces « sphères invisibles » qui ne demandent qu’à faire craquer le fin vernis de la surface quotidienne.
« Les sphères invisibles », c’est justement le titre en V.O. de ce recueil de trois nouvelles plus ou moins connectées ; un titre sobre et évocateur que, pour d’obscures raisons que la raison ignore, les éditeurs français ont choisi de laisser de côté, au profit d’un autre, plus mélodramatique : Ce qui tournoie dans la nuit. Bien entendu, on ne s’éloigne pas du sujet : la nuit, réelle et métaphorique, est dans ces pages une menace constante, un voile qui enveloppe d’étranges forces rampantes. On pense à la grande tradition anglo-saxonne du récit inquiétant, ce que confirme le choix des épigraphes ouvrant chacune des nouvelles : Conrad, Melville, Wilkie Collins. Mais Muzzio ne fait pas dans la simple imitation de modèles, si augustes fussent-ils, il se pose avant tout en conteur hors pair, fort de la ligne claire et de l’économie d’une langue à l’élégant classicisme (admirablement servie par la traduction).
Le décor qui sert de liant aux trois récits, c’est la Buenos Aires de 1871, en proie à une épidémie de fièvre jaune, lorsque les ficelles qui retiennent tant bien que mal l’idéal de vie civilisée se détricotent. La maladie a été ramenée de la récente guerre du Paraguay, une boucherie qui signale en toile de fond que lesdites prétentions civilisées ne dissimulent qu’à peine une barbarie fondamentale toujours prompte à ressurgir.
Car c’est le spectre de la mort qui hante ce livre. On parcourt des rues où les maisons portent la marque peinte du mal qui les ronge, les cimetières débordent, les cercueils viennent à manquer et se convertissent en objets de trafic, les représentants du culte et les médecins ne savent plus où donner de la tête. La capitale argentine d’alors est une ville encore relativement petite et anarchique. Partagée entre bigoterie et lupanars, plombée par les inégalités sociales, elle est le terrain de tous les possibles et devient sous la plume de l’auteur « une ville forgée dans la matière instable d’un cauchemar ».
Le premier de ces possibles hébergés par une ville aux abois, c’est la question de la survie dans un monde où la peste, virale et symbolique, rôde. Pour tous les personnages, cette survie a un coût : l’apparition dans leur réalité d’un élément fantastique qu’ils croient erronément pouvoir contrôler. Une créature indéfinissable dans le premier récit, « L’intercesseur », qui se déroule pour l’essentiel, après un départ forcé de la capitale, dans un fortin oublié de tous, au fin fond de cette pampa qu’on appelait alors le « désert ». Comme chez Lovecraft, cette créature reste impalpable, elle est faite de bruits effrayants, de mâchoires invisibles qui se referment sur sa victime, elle est une odeur nauséabonde, une respiration lourde, la rumeur de pas bestiaux qui ébranlent le sol. Elle est, surtout, ce qui doit être contenu coûte que coûte, le trauma qu’il ne fallait pas réveiller.
Dans « Le cercueil d’ébène », c’est un fantôme, celui d’une jeune femme, presque une enfant, qui s’impose avec une force mystique et s’arrange pour que deux pauvres ères, deux déserteurs qui volent des cercueils dans les cimetières pour le compte d’un ébéniste véreux, se chargent à son propre cadavre. Enfin, dans « La route de la mangouste », c’est une drogue qui permet de prolonger la vie en stoppant les effets de la fièvre jaune, mélange composé d’un opium très pur et d’une curieuse substance grattée sur des plaques photographiant des morts encore frais. La morbide coutume qui voulait que l’on prenne des photos des défunts mis en scène comme s’ils étaient encore là devient pour les personnages une manière de s’assurer une vie prolongée en se « nourrissant » pour ainsi dire de l’âme des morts, récoltée à même la surface de la plaque photographique. Les voici condamnés à parcourir le monde, d’une guerre à l’autre, pour subsister, littéralement, sur le dos des cadavres dont ils tirent le portrait.
À chaque fois, l’auteur s’intéresse aux conséquences de cette irruption de l’irrationnel, lesquelles permettent le récit. De fait, dans deux des trois nouvelles, c’est un narrateur moribond qui nous conte par le menu ses effets sur son existence, dans un dernier regard rétrospectif, quand il n’y a plus de repentance possible. Et le livre projette également un éclairage acide sur l’imaginaire que prétend véhiculer un pays en construction dont les ciments reposent sur les massacres et les guerres civiles.

Guillaume Contré

Ce qui tournoie dans la nuit, de Diego Muzzio, traduit de l’espagnol (Argentine) par Éric Reyes Roher, 176 pages, 20,90 €

La fièvre de l’invisible Par Guillaume Contré
Le Matricule des Anges n°276 , septembre 2026.
LMDA papier n°276
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