Imaginez une pelote de récits de 700 pages, qui s’emboîtent, se ramifient, se connectent-déconnectent. Des espaces qui font de même et s’ouvrent dans la terre, tels des poupées gigognes, proposant chambres de torture ou salles d’art conceptuel. Une temporalité où passé-présent-futur se confondent, où les faits, les événements, métaboliques, se contractent, s’étendent, meurent, se reproduisent… Où le nazisme, l’oppression, sautent d’un continent à l’autre, de l’Europe à l’Amérique latine, en passant par celle du Nord qui tire les ficelles. Où le mal serait à la fois ontologique, tout en dépendant du libre arbitre d’humains fous d’effroi ou obéissants, zélés, respectueux de consignes ignobles, tortionnaires, poètes, racailles, artistes, mélomanes… Où des romans, des films, des poèmes sont connus de certains avant d’être créés. Où le fantôme de Roberto Bolaño serait si bien convoqué qu’on croirait lire un de ses romans posthumes, peut-être le meilleur, le plus abouti. Où la réalité et la fiction s‘agglomèrent, provoquant vertiges, vagissements, râles, totale déstabilisation. Où enfin tout s’épie, se filme, se garde en mémoire. « A une occasion, la nuit lui semble orageuse, même si orageuse est beaucoup dire. C’est une nuit noire de fin mai, avec des nuages pareils à des mausolées d’anges et d’oiseaux, orageuse uniquement à la manière des nuits de Lima ou de Callao, c’est-à-dire en rien orageuse, plutôt une nuit à l’air encrassé de minuscules scorpions. » N’imaginez plus ! Vous allez lire Les Lieux souterrains, premier des quatre romans traduit en français de Gustavo Faverón Patriau, né à Lima en 1966, prof de littérature dans le Maine, journaliste, éditeur, chercheur. Une enquête sur un cinéaste US, assassin en série, George Walker Bennett, affublé du même nom que son père, agent de la CIA, qui a sévi dans les années 1970 en latine Amérique.
Gustavo Faverón Patriau, qu’est-ce qui a motivé Les Lieux souterrains ?
Plusieurs idées. L’une tournait autour d’un ancien agent de la CIA – autrefois tortionnaire – vivant sa retraite dans le Vermont et se consacrant à la poésie. Il y avait aussi l’histoire d’un Américain qui au Pérou en 1992 commettait un homicide à l’intérieur d’une maison. Un ami m’a fait part d’idées pour son prochain film et a suggéré cette intrigue où l’ancien agent de la CIA tuait le père de quelqu’un. J’ai travaillé sur le scénario pendant un certain temps avant de décider d’en faire un roman. Le thème central était initialement la relation d’un fils avec son père, mais l’ouvrage englobait également la biographie de ce dernier et les crimes qu’il avait commis en Amérique latine sous les dictatures ; tout cela servait de cadre pour poser une question fondamentale : comment les déformations morales des parents influencent-elles leurs enfants ?
Comment l’avez-vous construit ?
Une fois établi que les personnages seraient père et fils, la question fondamentale était : comment tisser le lien entre...
Entretiens Pèr(es)pétuels tueurs
septembre 2026 | Le Matricule des Anges n°276
| par
Dominique Aussenac
Avec Les Lieux souterrains, l’écrivain péruvien Gustavo Faverón Patriau signe un roman incroyable – toxique, halluciné, mélancolique – sur l’effroi des temps contemporains.
Un livre

