On peut ne pas goûter les bioficts dont les tables de librairies regorgent. Toutes ces vies de peintres, ces vies de musiciens, ces vies de tout ce que la planète a porté de célébrités… Et puis on tombe sur Dents noires et sourire radieux, la biofiction d’Andrea Dunbar, dramaturge et scénariste anglaise hors-barrière par Adelle Stripe et l’on est bien forcé de constater que, finalement, certains auteurs savent très bien raconter la vie d’une autre sans tomber dans le pathos, sans propager des psychologismes indigents et sans tirer des plans sur des hypothèses confuses. Adelle Stripe a mis quatre ans à écrire cette vie romancée d’Andrea Dunbar et elle a très bien fait.
Andrea Dunbar (1961-1990) le mérite, nul besoin de le préciser. Fille de la vieille Angleterre prolétaire, fille d’ouvriers du tissage de Bradford, ballottée dans le Royaume-Uni riant de Margaret Thatcher entre chômage, mauvais garçons, grossesses maladroites et perspectives nulles, Andrea avait été repérée à l’école lorsqu’elle finit par se prendre au jeu d’une demande de professeurs : écrire une pièce sur sa vie. Elle écrit The Arbor, l’Arbre, ou le havre protecteur, sous lequel elle raconte sa vie en fournissant des dialogues qui frappent jusqu’aux professionnels du théâtre par leur justesse et leur énergique beauté. Tout cela est punk bien sûr, mais cela touche, et à l’époque où se construisent les œuvres de Ken Loach, c’est un talent qui jaillit. En 1979, sa pièce est réclamée par le prestigieux London’s Court Royal Theatre : elle est la plus jeune dramaturge jouée sur cette scène… Elle a 18 ans.
« Les conseillers d’orientation ont dit que je pourrais devenir vendeuse, ouvrière aux filatures, nourrice ou coiffeuse. Tout ça avait l’air nul à chier. Je leur ai demandé si je pouvais être écrivaine et ils m’ont ri au nez. Quoi, quelqu’un d’ici, une écrivaine. Tu vas sur un petit nuage, ils ont répondu. Seuls les plus brillants arrivent à faire ce genre de boulot. (…) Te fais pas trop d’illusions, jeune fille. Mais j’aime écrire, j’ai dit. Je sais faire que ça. Si tu travailles dur à l’école, tu arriveras peut-être à être institutrice ou à travailler dans une banque. Mais ça veut dire qu’il faut pas chômer, ils ont dit. Va falloir être réaliste. » « Au moins je savais à quoi m’en tenir », conclut-elle, avant que le théâtre londonien lise son texte…
La journaliste Adelle Stripe a réussi un coup double : raconter une histoire qui se dévore et livrer des documents tels que des extraits du journal intime d’Andrea Dunbar. Si elle reste très sociale, la problématique du livre est une sorte de documentaire doux-amer sur une jeunesse désarmée, désemparée, lancée néanmoins comme une bille dans un flipper. De la douleur, une patience infinie. Car la vie personnelle d’Andrea est peu brillante. Elle a deux enfants en bas âge, se protège de leurs pères inaptes ou violents. On songe évidemment à Trainspotting, le roman de l’Écossais Irvine Welsh paru en 1993, même si l’alcool suffit largement. Andrea Dunbar aime écrire et produit trois ans plus tard, en 1982, Rita, Sue and Bob Too, une transposition de sa vie amoureuse avec un nouveau drôle de lascar. Et à nouveau, sa prose plaît. Situations, dialogues, un film est tourné en 1987 qui montre la vie quotidienne dans le quartier résidentiel de Bradford nommé Buttershaw où elle réside entre amies, pubs et petits copains. La comédie réalisée par Alan Clarke est un succès (on trouve aisément le dvd). On peut y lire sa propre vie de peu, cette longue difficulté impécunieuse, riche de moments hilarants de baby-sitteuses qui se partagent le mari du couple, leur amant commun. En 1990, Andrea Dunbar meurt dans les toilettes de son pub habituel d’une hémorragie cérébrale, elle avait 29 ans…
Éric Dussert
Dents noires et sourire radieux,
d’Adelle Stripe
Traduit de l’anglais par Claire Charrier, Le Typhon, 246 p., 22 €
Domaine étranger Bons baisers de Bradford
septembre 2026 | Le Matricule des Anges n°276
| par
Éric Dussert
Avec son portrait de la plus jeune dramaturge mise en scène au London’s Royal Court Theater, l’Anglaise Adelle Stripe réussit une vie d’Andrea Dunbar pleine de tact et d’électricité.
Un livre
Bons baisers de Bradford
Par
Éric Dussert
Le Matricule des Anges n°276
, septembre 2026.

