Prix Renaudot 1965, Les Choses de Georges Perec, sous-titré « Une histoire des années soixante », met en scène un jeune couple, Sylvie et Jérôme, aux emplois précaires par choix, pris dans le tout nouveau grand tourbillon de la société de consommation, qui rêve donc d’accumulation, une façon pour eux d’être riches, tout en étant, du moins le croient-ils, de plus en plus libres.
Mille choses du Galicien Juan Tallón pourrait, soixante ans plus tard, en devenir la suite logique. Si ce n’est que Travis et Anne, qui viennent d’avoir un bébé, n’ont plus le loisir de choisir une vie de bohème, pris dans le tourbillon effréné du travail, le maelstrom de leur vie quotidienne. Ils n’aspirent qu’à une chose, souffler, récupérer. Justement, c’est leur dernière journée de turbin avant les vacances. Journée de bouclage de la revue dont il dirige la publication pour Travis. Journée intense pour Anne employée au service client d’une entreprise. Au milieu de cela, il y a l’enfant dont il faut s’occuper, mener à la crèche, l’arnaque à la carte bancaire dont est victime Travis, le harcèlement que subit Anne au bureau et qui pourrait se retourner contre elle et… la canicule, l’oppressante et irrépressible canicule qui englue, fige, fait suffoquer. Une ambiance de four électrique. « Ne t’avise plus de m’adresser la parole. Je ne veux plus que tu me parles, ni que tu passes à côté de moi. L’idéal serait que tu ne me regardes plus… »
Les deux textes surprennent par l’absence d’intrigue romanesque et leur focalisation sur la banalité du réel. Il faudra attendre les années 1980 pour que l’observation du banal – la banalyse – intéresse les sciences humaines. Dans le premier récit, il est question de choses accumulées, avec tout ce qu’elles peuvent avoir de nouveauté, rutilance, sentimentalité ou futilité… Les choses en quelque sorte parlent. Elles nous disent l’industrialisation, les libérations, celle de la jeunesse, mais augurent aussi le début d’un cercle infernal. Mille choses rend compte de l’amoncellement d’actions, de tâches emprisonnant les personnages, qui dans ce roman choral, s’ils parlent incessamment, ne cessent de le faire dans le vide. Plus le temps de rêver d’une autre vie, d’une utopie. En écrivain-cinéaste, Tallón narre-filme ces courses, ces précipitations, ces incessantes urgences, ainsi que ces masques dont nous nous affublons familialement, socialement. Il dénonce l’absurde des situations, jusqu’à les rendre cocasses, burlesques et in fine terriblement tragiques. La fin du roman s’avère abrupte, violente, cauchemardesque. « Travis tend un biberon à son fils, puis se dépêche de mettre dans le mixeur une demi-banane, une demi-poire, des céréales et un peu de jus d’orange pressé à la fourchette. Le résultat n’était pas prévu : trois taches sur sa chemise blanche propre et repassée. Bordel de merde ! » Les personnages sont les engrenages de situations qui leur échappent, les dépassent. Une apocalypse qui révèle une possible fin de monde, de vivre ensemble, la dépossession des corps et des âmes par le travail, la trépidance de la vie moderne. Le moteur narratif du roman tourne à plein régime, les contre-temps, les mauvaises décisions, les déconvenues s’enchaînent fragilisant les relations – et la vie du nourrisson.
Juan Tallón, qui se plaît à surligner l’incongruité de nos vies, a étudié la philosophie avant de se consacrer au journalisme. Il est l’auteur de sept ouvrages depuis 2013, dont quatre traduits en français. Chef-d’œuvre (Le bruit du monde, 2023) décrit la disparition… d’une chose énorme, une sculpture de 38 tonnes dans le musée Reina Sofia de Madrid. Un voyage en or (id., 2025), la vie renversante d’un représentant de cercueil… en or.
Dominique Aussenac
Mille choses, de Juan Tallón, traduit de l’espagnol par Julia Chardavoine, Le bruit du monde, 210 pages, 21 €
Domaine étranger Oubli de soi
septembre 2026 | Le Matricule des Anges n°276
| par
Dominique Aussenac
Dans un roman miroir, l’Espagnol Juan Tallón projette les images de nos courses du rat contemporaines. Vibrionnantes et tragiques.
Un livre
Oubli de soi
Par
Dominique Aussenac
Le Matricule des Anges n°276
, septembre 2026.

