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Domaine étranger Au pays des spectres

juin 2002 | Le Matricule des Anges n°39 | par Benoît Broyart

Fatos Kongoli livre le dernier volet d’un ensemble de quatre romans consacré à l’Albanie contemporaine. Sur fond noir, la démence se dispute à l’absurde. Les voix du malheur sont impénétrables.

Le Rêve de Damoclès

On choisit parfois ses lectures selon l’humeur du moment. En suivant la même logique, on pourrait le faire selon la couleur et l’aspect du ciel, afin d’être certain de se rapprocher du texte et mettre toutes les chances de son côté pour rencontrer l’univers de l’auteur. Si l’on tentait d’associer Fatos Kongoli à un type de ciel, il faudrait assurément que ce dernier soit composé de nuages bas et gris, formant comme une nappe oppressante et immobile. L’image baudelairienne du couvercle semble ici parfaitement adaptée. Cette couche nuageuse ne se déchirerait pas car le vent ne soufflerait ni d’un côté, ni de l’autre.
L’univers dans lequel évoluent les personnages de l’écrivain, on préférerait ne jamais le rencontrer, tant il est dur, teinté d’un réalisme qu’on qualifierait rapidement de concentrationnaire, nourri par l’histoire albanaise du vingtième siècle qui pèse ici de tout son poids. L’atmosphère est lourde jusqu’à la folie, et le monde de Kongoli sans issue, bridé de toutes parts. Mafia, corruption, misère sociale, la panoplie du malheur comprend en effet de très nombreux éléments.
Écrivain albanais né en 1946, Kongoli est mathématicien de formation. Il se consacre depuis quelques années à l’écriture, après une carrière de professeur, comme s’il avait délaissé la logique pour s’atteler à l’absurde, dimension très présente dans son oeuvre. L’homme a remporté ses dernières années les prix littéraires les plus prestigieux de son pays.
Avec Le Rêve de Damoclès, l’auteur achève une tétralogie consacrée à l’Albanie contemporaine. Les trois autres volumes (Le Paumé, L’Ombre de l’autre et Le Dragon d’ivoire) ont été traduits et sont disponibles aujourd’hui en poche chez Rivages. Constitué de quatre éléments indépendants, l’ensemble romanesque imaginé par Fatos Kongoli s’attache à décrire la façon dont les hommes sont ou non capables de vivre en vase clos, de subir quotidiennement un monde injuste et autoritaire.
Ce qui rend l’univers de Kongoli parfaitement décalé, c’est son excès de réalisme. L’écrivain exploite une réalité qui, confrontée au régime en place, se révèle toujours douloureuse et insensée, comme si le climat de l’Albanie avait à lui seul le pouvoir de rendre fou. Si Le Dragon d’ivoire décrit la vie d’un étudiant albanais à Pékin dans les années 60 et se charge d’une forte dimension autobiographique, Le Rêve de Damoclès se révèle un texte plus ambitieux, plus déconcertant. Car le sujet central est ici la folie de Ergys, jeune homme vivant à Tirana dans les années 90. Sa mère est morte et il habite chez son père qui s’est remarié avec la troublante Dizi. Le jeune homme regarde évoluer les deux adultes avec méfiance au coeur de la société albanaise. Il observe la corruption, les passe-droits et garde ses distances. Il rencontre bientôt une jeune femme peintre et entame avec elle une relation passionnée.
Ce qui constitue à la fois la beauté de ce roman et ses limites, c’est que l’écrivain nous place directement dans la tête malade du jeune homme, sans qu’on connaisse au départ les raisons de cette folie. Dans les premières pages, on trouve Ergys alité chez son père et victime d’hallucinations. Puis on suit son récit décousu, sa tentative de reconstruction du passé. Les cartes de la narration sont souvent brouillées. Il arrive même qu’on s’égare dans le récit. Pourtant, l’ensemble manque parfois de nerfs et de rythme. Le traitement aurait pu être plus radical encore, la démence contaminer plus franchement le roman. On s’y serait perdu alors avec le narrateur, dans un mouvement précipité, sans lenteur.
Ergys veut reconquérir une mémoire en lambeaux. Le jeune homme navigue ainsi entre réalité et hallucinations, côtoyant souvent des fantômes. « Ce fut un très bref instant, juste un flash, mais j’ai eu le temps d’entendre clairement pour la troisième fois cette voix masculine enrouée, qui semblait monter des profondeurs d’un poumon ancestral. » Les spectres occupent une place importante dans l’univers de Fatos Kongoli. Les personnages de l’auteur albanais sont souvent harcelés par des morceaux de mémoire qui ne les lâche pas. L’homme vieillissant du Dragon d’ivoire transporte par exemple avec lui une longue liste de fantômes, de disparus qui n’acceptent pas de quitter la scène complètement.
Ergys veut connaître à nouveau un passé qu’il a oublié après un choc, même si les images qu’il trouve au fond de son crâne devraient le convaincre d’y renoncer : « J’entendais un coup de feu, quelqu’un s’affaissait dans une flaque d’eau, puis la séquence revenait en arrière, les gouttes d’eau convergeaient vers la flaque, le sang et les morceaux de cervelle éparpillés étaient réabsorbés par le trou ouvert dans le crâne, le corps se détachait du sol, retrouvait sa position initiale et le moment où le canon d’un pistolet venait s’appuyer contre sa tempe, et il me semblait que la main criminelle était la mienne. »
Lentement, le jeune homme emprunte la route qui l’a poussé vers la démence. Durant son voyage, il sera constamment harcelé par la figure menaçante de Damoclès : « Je me suis rendu à l’évidence : englué dans mon apathie d’escargot, je n’arriverais nulle part. La conspiration du silence m’éloignait sournoisement de mon objectif, ce qu’attestait l’engourdissement de mon sentiment de vengeance. Le petit philosophe frileux avait disparu, il ne venait plus me retrouver, je ne voyais plus dans ma chambre ni le fauteuil où il s’asseyait, ni le radiateur électrique. » En introduisant une figure mythologique dans son roman, Kongoli se détache du réel et progresse un peu plus loin dans l’absurde.
Les personnages de l’écrivain albanais sont résolument sans avenir, c’est pourquoi ils cherchent un équilibre en fouillant leur passé. Mais le monde dans lequel ils se débattent est d’une noirceur définitive et regarder en arrière ne les sauvera pas.

Fatos Kongoli
Le Rêve de Damoclès
et Le Dragon d’ivoire
Traduits de l’albanais par Edmond Tupja
Rivages, 288 et 304 pages, 19,95 et 8,99 euros

Au pays des spectres Par Benoît Broyart
Le Matricule des Anges n°39 , juin 2002.
LMDA PDF n°39
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