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Entretiens Le radeau des éléphants

janvier 2004 | Le Matricule des Anges n°49 | par Thierry Guichard

Admiraal tromp

Voici un roman dont le pavillon arbore les couleurs de l’incongruité : dans notre paysage littéraire intimiste, ce vaisseau ne fait pas du cabotage nombriliste. Son auteur préfère les océans aux mers intérieures. On embarque donc pour une longue croisière depuis les antipodes. En effet, affligé d’une mère souffreteuse et néerlandaise, d’un père spécialiste de la bosse de zébu à Djokjakarta, d’une grand-mère française et d’une gouvernante javanaise, Cornelius, le jeune héros grimpe à bord de l’Admiraal Tromp. Direction : l’Europe en guerre. Peu pressé de retrouver sa légitime partie depuis belle lurette (« Les médecins n’aimaient pas la toux de Maman. Ils lui ont dit que le long voyage en mer lui ferait le plus grand bien, chère petite madame »), le père, qui préfère la gouvernante, fera en sorte que le voyage dure longtemps. On aurait pu avoir la petite musique de chambre du roman familial sur le mode de « je découvre l’amour en cherchant maman », mais, sur ce rafiot à la Fellini, le monde se transforme en asile psychiatrique. D’ailleurs ne croise-t-on pas Sébastien Brant lui-même en quête de personnages pour sa Nef des fous (paru en 1494 léger anachronisme !) Plus loin ce sera, c’est : « c’était. Non, ce serait trop beau. Si. C’était Pépé Carvalho. » C’est dire s’il y a du monde à bord de ce roman-là.
Dans le méandre des références et le cosmopolitisme des langues, le lecteur parfois tombe à l’eau. Peu importe, l’Admiraal Tromp ne vogue pas vite et se complaît en des détours dictés par la beauté des noms. On soupçonne d’ailleurs l’auteur lui-même de figurer parmi les passagers : « Les gens prenaient un billet (…). Ils partaient de là où ils avaient été avant ; ça semblait être ça, le principal. » Que vogue le navire donc, et qu’importe sa destination. Comme grand-mère est « insensible aux charmes du déroutement » (tiens, représenterait-elle la vieille littérature française ?), elle meurt en escale sous les rires des singes. Ça libère un peu plus la libido de Cornelius, séduit par la langue indonésienne et les rondeurs javanaises. Notre garçon s’éduque tout seul, son père jouant les Ulysse consentant. Mais dès qu’on se rapproche de la France, le roman prend une autre voilure. L’histoire qu’on lit est peut-être racontée par un fou. Ou par son éditrice devenue folle. Par un auteur bien parti en tout cas. Vous en êtes tout dérouté ? Normal : Cornelius s’appelle Buistenspooren ce qui signifie en gros « celui qui conduit en dehors des ornières déjà tracées ».

Admiraal Tromp de Jean-Paul Barbe
Joca Seria, 203 pages, 16

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