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Domaine étranger La Chine de l’intérieur

janvier 2004 | Le Matricule des Anges n°49 | par Thierry Guinhut

Chen Ming connut le pire des années Mao : le goulag et le harcèlement. Son récit, à la plume tremblante et digne, est inoubliable.

Les Nuages noirs s’amoncellent

Sous l’euphémisme du titre, sous sa douce qualité poétique bien chinoise, se cache l’horreur. Deux parties composent ce récit autobiographique simplement écrit, sans afféteries stylistiques : l’une consacrée à l’ascension sociale d’un pauvre, l’autre à la machine à broyer du communisme chinois dans laquelle tombe et tourne le malheureux Chen Ming, en compagnie de milliers de semblables qui n’auront pu comme lui survivre et être libérés, puis réhabilités. D’autres, s’ils ont écrit, ne verront jamais leur livre ; ce genre de révélation sur la réalité d’un demi-siècle de tyrannie est évidemment interdit. Seul le hasard de la rencontre avec une étudiante française lui permit d’espérer une publication grâce à sa traduction, mais après la mort de Chen Ming en 1996.
Né dans la Chine des Empereurs, en 1908, il voit passer la république, la guerre sino-japonaise. Par des prodiges de courage, de labeur, d’étude, il s’arrache de la dégradante pauvreté familiale jusqu’à devenir professeur. En 1949, Mao instaure le communisme et son cortège de répressions : « mon corps serait moulu comme du grain et mon esprit cuit à petit feu par les interrogatoires répétés. Je ne pouvais non plus imaginer que ce cauchemar allait durer plus de trente ans. » Intégré au laogai (le goulag chinois), il pourrit dans des prisons collectives infectes, avant de participer à des chantiers où l’on fend à mains nues la montagne pour creuser des canaux. Autour, on meurt, on dénonce en mendiant un recours, on se suicide ; les gardiens rivalisent de sadisme. Il est littéralement « transformé en homme-merde ». Les détenus doivent « chanter les chants maoïstes, puis faire leur autocritique ». Libéré, il lui faut, comme un intouchable, rester balayeur, alors que les jeunes gardes rouges, dont le régime encourage la délinquance, répriment les « péchés bourgeois » de « l’intello puant », harcelant sa femme, pillant leur maison. Il fallait « trouver 900 000 vermines droitières ». « Un de mes amis qui avait simplement dit que les produits américains étaient de bonne qualité fut condamné à dix ans de camp ». Chen Ming démonte ainsi les perversions de l’idéologie, pointant du coup les aberrations économiques : « l’idéal de vie communautaire » du Grand Bond en avant et « la multiplication de campagnes absurdes en vue de l’amélioration de la production réduisirent bientôt villes et campagnes à la misère et au désarroi »… Ce n’est pas une « œuvre littéraire » impérissable, bien moins diffusée que le livre rouge (« il n’y avait que ça dans les librairies ») mais le récit-témoignage, bien monté, efficace, est inoubliable.
On a beau penser avoir été vacciné par la lecture de Si c’est un homme de Primo Levi, de L’Archipel du goulag de Soljenitsyne et des immenses Récits de la Kolyma de Chalamov (récemment publiés chez Verdier), on est saisi de frisson à l’idée que chacun d’entre nous aurait été à la place de Chen Ming, que notre sens de l’individualité, notre innocence, auraient été à ce point bafoués, humiliés, martyrisés. Une fois de plus la littérature concentrationnaire voit s’allonger son catalogue. Nous savions, grâce aux 100 pages (sur 850) de la somme incontournable du Livre noir du Communisme (Robert Laffont) consacrées à la Chine, que des dizaines de millions de gens avaient été sacrifiés par le totalitarisme communiste, que, dans des centaines de laogai, des esclaves fabriquent des produits que l’occident achète à bas prix… mais le lire sous la plume tremblante et si digne de qui l’a vécu dans sa chair reste une épreuve émouvante. C’est avec une humilité sans borne que nos anciens maoïstes des années 68 doivent lire Chen Ming. Quelle que soit notre sensibilité politique, rabattons notre enthousiasme devant tout régime, tout mouvement, qui paraîtrait promettre l’utopie sur terre.

Les Nuages noirs
s’amoncellent

Chen Ming
Traduit du chinois
par Camille Loivier
Zulma 224 pages, 15

La Chine de l’intérieur Par Thierry Guinhut
Le Matricule des Anges n°49 , janvier 2004.