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Zoom Fille d’ouvrier

janvier 2004 | Le Matricule des Anges n°49 | par Dominique Aussenac

Dans un premier roman sincère et lucide, Aurélie Filippetti convoque un monde oublié, celui de la mine, avec ses douleurs et sa dignité.

Imaginez un pays dont les entrailles auraient été exploitées pendant plus d’un siècle, vidées de leur contenu. Les hommes ayant travaillé là, vécu là, auraient tout perdu. Même l’honneur. Et aujourd’hui la nature reprendrait ses droits, éboulements, galeries de mine inondées, maisons lézardées qui peu à peu s’engloutiraient, avalant aussi les mémoires, la mémoire ouvrière, le travail, les luttes, les idées. Même les barons de l’industrie, responsables irresponsables, seraient partis curer ailleurs d’autres terres, opprimer d’autres hommes. C’est de ce pays-là qu’Aurélie Filippetti nous parle. Ce pays, c’est la Lorraine et c’est à Villerupt, près de Longwy qu’elle est née, il y a trente ans. Fille, petite-fille de mineurs, émigrés italiens, communistes, elle conserve leur présence dans le vif de sa mémoire. Son grand-père, résistant, mourut au camp de Bergen-Belsen à 46 ans, donné par son patron, le maître de forge De Wendel à la Gestapo, capturé à l’intérieur même de la mine. « Mort du typhus, mais d’abord torturé : crucifié combien de jours, et enfin enterré par un camarade qui écrivit plus tard à sa femme, pour lui dire où. » Son père, lui, est décédé à 54 ans d’une maladie du poumon liée au charbon. Elle avait 19 ans. Aurélie Filippetti a toujours beaucoup de colère par rapport à ces patrons pour qui la chair humaine ne vaut pas cher, qui aujourd’hui laminent les conquêtes ouvrières acquises de haute lutte après la Libération, après qu’une grande partie d’entre-eux a collaboré avec l’Allemagne nazie. Pourtant Aurélie n’a rien d’une passionaria, plutôt réservée, d’une élégance sobre, elle fait partie de ses milliers d’enfants d’ouvriers qui ont pu faire des études (Prépa à Metz), sont devenus profs (de français à Paris) et ont gardé un devoir de mémoire, malgré le sentiment de trahir leur classe sociale, leur monde d’origine. « Ça, c’est une question qui m’a taraudée pendant des années. Comment est-ce qu’on peut faire des études, vivre différemment et en même temps leur être fidèle malgré tout. Donc, ça veut dire acquérir des codes, des références qui ne sont plus les mêmes que ceux dans lesquels on a grandi. C’est un peu par l’écriture que j’ai retrouvé le moyen de reconstruire une forme de fidélité par rapport à eux. »
Il y a cinq ans, sa vie change. Elle décide de s’engager doublement, en politique chez les Verts et en littérature en s’attaquant à ce premier roman. « Ce n’est pas une autobiographie, ça s’inspire plus d’une biographie familiale. » Quand on lui demande si ce n’est pas un travail de deuil, elle répond avec fougue. « On peut dire ça. Mais il y a des choses dont je ne ferai jamais le deuil. Je ne ferai jamais le deuil de cette aspiration dans davantage de justice sociale. Maintenant, c’est le deuil d’une certaine classe ouvrière. » Elle écrit à partir de la mémoire orale de sa famille, son quartier, sa ville composée à 70% d’anciens émigrés italiens, et de ses souvenirs de petite fille. Cela fait de petites nouvelles qui finissent par se recouper, où les vivants et les morts s’entre-mêlent, palpitent, rêvent, déchantent. Des filiations, des paternités s’établissent, des corps s’ensevelissent sous le charbon, des femmes pleurent, des hommes expliquent leur foi dans les lendemains qui finiront bien par chanter, Louis Aragon récite La Rose et le réséda, l’Internationale se met à résonner. Entre, elle insère des documents. « J’ai voulu alterner des passages d’écriture avec des textes bruts qui me semblent tellement décalés par rapport à la réalité justement. Que ce soit le texte qui vient du Comité Central du Parti ou le texte de la Préfecture. » Le résultat final, même s’il laisse parfois un petit goût d’inachevé, rend un bel hommage sensible à cette classe ouvrière que notre monde contemporain occulte. « La littérature, elle, n’est pas coupée de la réalité. Elle est dans le monde, elle a les pieds dans la terre et dans la réalité sociale. C’était important pour moi de dire ça. » Aurélie ne paraît pourtant pas nostalgique, plutôt lucide, notamment sur les mensonges du communisme mais ne supporte plus l’arrogance et la perversité de notre époque : « Qu’Ernest-Antoine Seillière soit le patron du Medef et qu’il véhicule partout sa vision du monde rabougrie, qu’il se pose en donneur de leçons, alors qu’il est l’héritier d’un système qui a détruit des milliers de vies humaines et qui n’a jamais assumé ses responsabilités par rapport à ce qui s’est passé en Lorraine notamment » ou encore que la droite pratique aujourd’hui « une forme de culpabilisation de ceux qui sont déjà dans des situations précaires, vouloir culpabiliser ceux que l’on domine, pour refuser de se sentir coupable soi-même. C’est un processus éminemment pervers. » Par les temps qui courent, un livre-témoignage revigorant pour certains, exotique ou diabolique pour d’autres, en tout cas étonnamment sincère.

Les Derniers Jours de la classe
ouvrière

Aurelie Filippetti
Stock
190 pages, 15

Fille d’ouvrier Par Dominique Aussenac
Le Matricule des Anges n°49 , janvier 2004.