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Poésie Viva Venaille

février 2004 | Le Matricule des Anges n°50 | par Marc Blanchet

Avec Hourrah les morts ! Franck Venaille dresse une carte du Tendre mélancolique d’un Paris à la fois réel et fantasmé. Une publication complétée de deux rééditions essentielles.

Hourra les morts !… le nouveau recueil de poèmes de Franck Venaille est d’abord une exclamation, qui dans le même élan unit vie et mort. Pas de paradoxe mais, somme toute, l’expérience humaine par excellence. Mieux encore : l’expérience d’écriture singulière d’un poète qui en l’espace de trois recueils (celui-ci et les deux précédents : La Descente de l’Escaut et Tragique, chez le même éditeur) a hissé sa poésie vers des sommets inouïs. En effet, inouï : d’où vient cette langue qui nous est si familière et pourtant file, cavale, glisse, rebondit à un rythme inconnu ? D’où viennent ces images qui nous imposent des obsessions qui pourraient nous sembler à l’origine étrangères ? Avec la réédition de La Tentation de la sainteté et la refonte de trois livres en un seul, l’étonnant et violent Algéria, nous voici portés vers des lieux, des êtres, des instants qui deviennent nôtres par leur humanité et leur souffrance, leur chagrin et leur espoir. Trois livres, trois édifices de toute beauté, vastes comme des châteaux et aussi angoissants parfois que des chambres d’enfants. L’éditeur d’Hourrah les morts ! cite avec raison les dernières lignes de l’ouvrage : « sans fin je m’interrogeais sur ma naissance, certain/ que la vieille dame saurait bien me faire comprendre/ l’origine de mes hennissements mes plaintes de collier/ cette manière d’être différent des autres cavaliers des/ autres chevaux et leur semblable pourtant, pourquoi/ ne répondait-elle pas, et pourquoi m’opposer ce silence/ d’écurie, avait-elle trop souffert quand, au monde/ écumant, je vins ? »
L’étrange maladie de vivre se double chez Venaille d’une autre, indissociable : celle d’écrire. Venaille n’a cessé de témoigner de cette souffrance qui vous fait haïr parfois les hommes pour mieux vous les faire aimer. Hourrah les morts ! arpente Paris comme peu de livres sont parvenus à le faire (on pensera à Desnos). Là aussi l’errance se colore parfois de la quête de bonheur absolu. Mais Venaille est plein de larmes et ses souvenirs réels et fantasmés (qu’importe la distinction) de la rue Paul-Bert telle qu’elle fut, devrait être, aurait été ou sera, nous place au cœur d’un élan poétique rare : « Il me vient l’idée d’écrire : « en ce temps-là ». Mais est-ce si lointain, l’ennui, véritable compagnon de ma mère, l’ennui coupable d’incitation au crime sur mineur, aimant, sensible, perdu dans cette usine d’ennui : notre immeuble. » Alors il faut vivre, répondre à, lutter contre… Ce sont les tabacs, les femmes, la vérité possible au coin de la rue, et le football. Football, lieu saint donc lieu d’une humanité espérée : La Tentation de la sainteté raconte en prose comme la poésie de Hourrah les morts ! la vie avant, pendant et après le stade, ce langage fait de bière et d’alléluia, de retombées d’ivresse et de retours de passion douloureux. Avec le petit homme Venaille acculé au mythe d’une équipe dont l’histoire reflète sa mélancolie. Car la mélancolie est au centre (parfois à la défense, parfois à l’attaque) de cette écriture d’une redoutable fraternité : « Me voici au milieu de ma misère/ Comme on l’est dans un fleuve/ Passant le gué.// Je ne demande rien./ Surtout pas l’aumône d’un silence./ Rien qui n’existe, qui soit de cet ordre.// Et surtout pas l’aumône d’une parole/ Muet, j’ai su le devenir, sourd j’y parviendrai./ Le corps en a assez de ces exercices de défense passive// ».
D’Algéria, refonte des livres Caballero Hôtel, La Guerre d’Algérie et Jack-to-Jack (parus de 1974 à 1981), récit kaléidoscopique fait de souvenirs, de fantasmes et de blessures à La Tentation de la sainteté, de la prose heurtée de ces deux livres au déferlement rythmique de Hourrah les morts !, c’est la même histoire : une vie immiscée dans la mort, et pourtant ce son singulier à travers elle qui pourrait devenir musique, peut-être une musique céleste au-delà des bégaiements, des injures et des peurs quotidiennes. Chez Venaille, vivre se fait la gorge sèche et dans une lente palpitation où le cœur se fait entendre aussi bien que les bruits de la rue. Si un stade de football peut s’apparenter à une quête mystique, la guerre elle fait saigner à tous ses offices : Venaille cependant retourne au stade (sait-on jamais…), retourne vers Algéria (« mais si je suis malade c’est que je n’ai pas encore tout compris de la vie »), et dresse dans Hourrah les morts ! ce Paris dont le temps et l’espace semblent disparus, une émouvante galerie de portraits, une suite d’instants, de suintements, de frissons, de clins d’yeux et de baisers furtifs, de quoi désirer être encore le confident d’un poète qui écrit : « Marcheurs ! Heureux marcheurs ! Que sortent pour la nuit les gueules cassées, les accidentés de la vie difficile, toute la monstrueuse famille monstrueuse des monstres.// Et votre serviteur qui garde ses gants pour pleurer. »

Franck Venaille
Hourrah
les morts !

Obsidiane
169 pages, 17
Algéria
Melville/ Léo Scheer
168 pages, 17
La Tentation
de la sainteté

Flammarion/ Léo Scheer
137 pages, 12

Viva Venaille Par Marc Blanchet
Le Matricule des Anges n°50 , février 2004.
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