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Domaine étranger L’île sous le sang

juillet 2004 | Le Matricule des Anges n°55 | par Thierry Guichard

L’Américain Madison Smartt Bell poursuit sa narration de la libération des esclaves noirs, en Haïti, par Toussaint-Louverture. Un roman historique et sanglant, où palpite encore le cœur sentimental.

Le Maître des carrefours

Le Maître des carrefours ressemble à ces super productions qu’Hollywood n’est plus capable de tourner. Du sang et du feu, des paysages en technicolor et toutes les passions humaines sont ici rassemblés pour tisser l’histoire de l’ascension de Toussaint-Louverture en Haïti (appelée alors Saint-Domingue) après les émeutes sanglantes de 1791. Madison Smartt Bell avait publié un premier volet, Le Soulèvement des âmes, torride de violence et de fureur. Il y relatait, en six cents pages, les premières manifestations des « petits Blancs », les artisans des villes côtières qui voyaient dans la Révolution française l’occasion de se venger des grands propriétaires terriens, les « grands Blancs ». Le feu mis aux poudres allait conduire à la révolte des esclaves noirs venus d’Afrique, celle des mulâtres affranchis et provoquer une série d’alliances auxquelles Espagnols et Anglais apportèrent leur contribution. On se souvient (Lmda N°18) des scènes où un fils d’esclave et de propriétaire écorchait vivant son propre géniteur, d’une esclave enceinte crucifiée et éventrée par la femme d’un grand Blanc, des bébés empalés au bout des lances par les esclaves révoltés. Le Maître des carrefours déplie son millier de pages à la suite de ces massacres, de cette folie sauvage qui marqua 1791. Le roman opère un incessant aller-retour entre le Fort de Joux où Toussaint sera finalement détenu dans l’humide prison jurassienne et les événements qui vont le conduire là. Il alterne les interrogatoires, polis comme une partie d’échec, que subit Toussaint et la narration de son ascension à Saint-Domingue.
On retrouve les personnages du précédent opus : le docteur Hébert, médecin de l’armée de Toussaint, Nanon, sa compagne métisse, ancienne prostituée, sa sœur Élise mariée à un trafiquant d’armes, le capitaine Maillart, officier blanc de l’armée de Toussaint, Riau, capitaine « marron » (esclave enfui) qui prête sa voix au roman polyphonique, les Arnaud, réputés pour leur cruauté de grands Blancs mais que la foudre sanglante a changés, Toussaint, bien sûr et beaucoup d’autres encore. C’est ce fourmillement, cette prolifération de personnages et de leur destin qui, d’abord, emporte le lecteur. Nous sommes dans une sorte de maelström romanesque qui avance dans la linéarité de l’Histoire tout en pénétrant au cœur de la conscience humaine. S’attachant ici à retracer la prise de pouvoir de Toussaint entre 1793 où le général noir va s’engager du côté des Espagnols, et 1801 où, revenu sous la bannière française et victorieux des Anglais, des monarchistes et des Espagnols, Toussaint se proclame gouverneur à vie, rédigeant la constitution qui lui vaudra la déportation et la prison, l’année suivante, dans les montagnes humides du Jura.
Madison Smartt Bell écrit d’abord en historien. Il démêle le fil passablement noué des événements, des alliances défaites, des trahisons, des stratégies de Toussaint. La chronologie (qui court sur plus de vingt pages) en fin de volume permet de s’y retrouver un peu, dans cette folie de l’Histoire.
Mais Le Maître des carrefours impressionne plus encore par le tissage réussi entre les différents personnages. Le salaud de grand blanc raciste trouve ici une pointe d’humanité qui le relève, en même temps que le fils victime de l’esclavage et du viol agit en monstre froid et sanguinaire. Le métissage brouille aussi les caractères…
À la voix omnisciente du narrateur, parfois un peu empâtée par la matière de l’Histoire, fait écho celle de Riau, capitaine de Toussaint. On aime retrouver cette voix, presque naïve, colorée et vive. Riau raconte par exemple comment il a libéré Bouquart des chaînes qu’il avait aux chevilles : « Bouquart s’est levé. Au premier pas son genou a sauté en l’air et lui a presque frappé la figure. Il a continué à marcher puis il s’est mis à courir et il a sauté en l’air si haut qu’il a frappé le toit de la grange du plat de la main (…). Bouquart est retombé accroupi, puis il s’est relevé, avec un sourire qui lui fendait la face d’une oreille à l’autre. Les gens, dans l’ombre, riaient et applaudissaient, et certains se sont avancés vers la lumière, les femmes en roulant des hanches comme pour danser. » Et, cent pages plus loin : « Être libre, c’était bien, mais libérer quelqu’un c’était encore mieux. »
Si dans le premier opus, Smartt Bell insistait sur la violence parfois insoutenable de la révolte et de la vengeance, il développe ici un contrepoint passionnel : l’amour. Certes, des scènes de massacres viennent encore fleurir rouges et noires les pages du livre, mais le romancier s’est attaché à tresser, en parallèle, différentes relations amoureuses, comme si, dans la violence incandescente de l’histoire, il importait de planter les graines de la réconciliation. Ainsi, la belle Nanon, la femme d’Hébert, accouche-t-elle d’un enfant noir qui n’est pas celui du docteur en même temps qu’elle adopte l’enfant bâtard de son amie Isabelle : « Isabelle voyait. Elle comprenait qu’elle ne devait pas chercher à s’emparer de ce qu’elle voyait mais se réjouir d’être en vie et de ce que la vie lui offrait. Les deux enfants étaient maintenant soudés aux seins de son amie, la petite main noire se dirigeant à tâtons vers la petite main blanche. »
Madison Smartt Bell n’en a sûrement pas fini avec Haïti puisque le roman ne dit rien des derniers mois de Toussaint sur Saint-Domingue. Peut-on alors espérer un troisième volet ?

Le MaÎtre des carrefours
Madison Smartt Bell
Traduit de l’américain
par Pierre Girard
Actes Sud
949 pages, 29,50

L’île sous le sang Par Thierry Guichard
Le Matricule des Anges n°55 , juillet 2004.
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