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Des plans sur la moquette À la ville comme à la scène

novembre 2004 | Le Matricule des Anges n°58 | par Jacques Serena

Pourquoi, de temps en temps, passer au théâtre. Sait-on jamais pourquoi. Quand même essayer. Pour retrouver une émotion rare. Les pires qu’on puisse éprouver, c’est-à-dire produites par un de ces gestes à la fois précis et un peu décalés. Dont on a senti aussitôt la gravité, l’irrémédiable. L’effet sur le coup et à retardement. Avoir à ma disposition lieu et temps pour voir à retrouver de ces gestes qui paraissent étranges, et ce parce qu’ils sont peut-être enfin adéquats. Pour ce credo que j’ai, qu’en touchant au fond de moi, je toucherai au fond des gens. Manigancer ça, pour l’offrir, le partager. Dans la violence de la chose offerte. Pour tout le bien, tout le mal que cela peut nous faire. Le théâtre pour m’en servir, oui. Comme en couple, en atelier d’écriture, comme en tout : reconnaître qu’on est là pour soi : de la plus élémentaire décence. Et seul moyen d’y être peut-être, en fin de compte, pour les autres. Un soir, mon amie retrouve un cousin. Assis l’un à côté de l’autre, elle finit son pot de yaourt avec son doigt, lui fait pareil, avec son pot à lui. Ils se regardent. Et chacun suce son propre doigt et le met dans l’oreille de l’autre, en même temps. Et c’est fini, chacun a repris son doigt. Assis l’un à côté de l’autre. Et me voilà, moi, avec ça. À me demander ce que j’ai vu. Ils auraient pu s’embrasser, se caresser, mais normalement, auraient même pu devant moi normalement s’accoupler, cela m’aurait moins atteint. Mais cette étrangeté de leurs gestes, et ce sentiment, en même temps, de naturel, d’adéquation. Alors l’envie. La peur. Qu’est-ce que c’était. Cachait quoi. Les gestes étranges faits naturellement, c’était le pire. Cette révélation. Le théâtre, donc, pour voir à recréer ce trouble. Cette profonde gêne, pour ce mal et ce bien que cela produit. Réunir des gens pour éprouver cela ensemble. En répétitions, je reconnais un geste, mais sans raison. L’actrice demande pourquoi elle fait ça. Je réponds : elle le fait, je te promets. Les mots, c’est après. Après l’évidence du lieu, des objets, des corps, des gestes. Les mots sortent d’un corps dans une position dans une tenue en un lieu à un moment. Un matin, je dessine un modèle nu, pose classique. Désespéré du peu que je ressens. Fin de séance, le modèle quitte l’estrade, perd l’équilibre. Soudain, ce corps tombé, ce visage hébété. Un être vraiment nu devant moi. La prise de conscience du fait que le corps de l’autre m’atteint quand il échappe à son contrôle. L’été, complexé, prude, je garde mon jean sur les plages. Et j’ai l’appendicite. L’aide-soignante entre me préparer, fait tout ce qu’elles doivent nous faire avant ce genre d’opération. Quand elle ressort, je sais que c’était là la véritable opération dont j’avais besoin. Une espèce de baptême. Je crois, depuis, devoir rendre ce service à l’une, à l’autre. Alors, tout écrire seul dans mon coin ne me suffit pas. Besoin de voir à aggraver les choses avec des êtres à disposition. Jouer, avec elles et eux, en les combinant, d’une façon, d’une autre. Creuser, à partir de ces combinaisons successives. User de ce pouvoir de la circonstance du théâtre pour faire émerger ce qui est au fond d’eux, qu’ils ignorent. Ils ne s’incarnent pas dans le personnage, ils les trouvent en eux. Sans doute lié au fait que, dans ma vie, je ne vois pas pourquoi l’amie Sylvie refuse d’ôter sa robe pour une photo dans la chapelle. Comme si elle avait quoi que ce soit à perdre. Qu’elle puisse garder. On en revient toujours là. Prendre conscience de son corps périssable, du temps compté. On se doit, disait l’autre. Je suis là pour qu’ensemble on s’en souvienne, à la scène comme à la ville. Le corps au centre de tout. La mise en jeu du corps. Corps fonctionnel, trivial. Indéniable, mais insaisissable, désespérant, comme tout espoir, toute tentation. Corps comme tentation de tentative, tentative de tentation. Parfois on en prend un, on n’a rien pris. C’est ça aussi. Les filles de ma vie, dans l’esprit de celles que je fais bouger et parler au théâtre. Au premier coup d’oeil, des saintes, des idiotes, qui à un moment agitent leur slip depuis l’escalier, par idiotie, ou sainteté. C’est fatal. On écrit ce qu’on croit vivre, on vit ce qu’on croit écrire. Esprits et corps aspirent à ça, s’oublier, ne plus s’empêcher. Parfois je sens la demande, parfois je dois induire, un peu forcer. À leur corps un peu défendant, juste assez. Après coup, visages et corps sont radieux. Il n’y a pas d’exception. Quand j’écris que la honte c’est le plus fort qu’on peut donner, c’est un constat, pas un axiome. Le théâtre, aussi pour ça, je crois. Corser l’affaire par le côté public, et donc rituel. Au cours des répétitions de ma pièce Rimmel, j’attends que la chaste actrice se plie à ma terrible didascalie. Ce qui aurait pu tourner à l’exhibition est de la pudeur vaincue, à chaque fois. À chaque fois, son visage d’abord au bord des larmes, puis se mettant à resplendir, et, à la fin, comme un sourire. Et m’écrivant après que c’est son plus beau souvenir théâtral. Et moi aimant le croire. Comme je crois que celle que dans la vie j’avais laissée attachée nue au montant du lit face à la porte ouverte ne m’en a pas voulu. Qu’elle m’écrit toujours. Faire qu’on s’y croie, à s’en oublier, se trahir, c’est-à-dire se révéler. Voir un peu ce que pourront être nos craintes et envies débiles à partir de ces corps sacrés au moindre éclairage. Si évidemment faits pour le sacrilège. Pour le jeu. Y jouer, avec ces corps, tant qu’on y est, qu’ils y sont. Jouer à oublier, et parfois se souvenir que c’est un jeu. Alors, la question : Est-ce que c’est encore du théâtre. Ne m’intéresse que le théâtre où la question se pose.

À la ville comme à la scène Par Jacques Serena
Le Matricule des Anges n°58 , novembre 2004.
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