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Domaine étranger Le pêle-mêle de l’exil

novembre 2004 | Le Matricule des Anges n°58 | par Thierry Cecille

Entre burlesque et tragique, découvrons pas à pas, avec Dubravka Ugresic, le labyrinthe d’une mémoire, semblable aux circonvolutions du cerveau.

Le Musée des redditions sans condition

S’agirait-il de rendre sensibles, par métaphore, les tours et détours de l’exil ? Chaque partie, chaque chapitre, voire, à l’intérieur des chapitres, chaque paragraphe, parfois numéroté à la manière des romans-essais de Kundera, nous guide puis nous détourne, éclaire puis rend à l’obscurité, telle la lueur d’un phare dans la nuit du passé, un épisode, un souvenir, un visage enfui, une sensation fugace, de l’existence cahotée et douloureusement chaotique de Dubravka Ugresic. Elle est, de part en part, une « ex » : rescapée et témoin d’une patrie qui a disparu des cartes, la Yougoslavie, d’un régime tombé aux oubliettes, le communisme titiste, d’un siècle féroce et pourtant digne aussi dans sa résistance au mal multiforme, elle se raconte, aujourd’hui encore, en une langue qui fut pourtant ferment et arme de la haine, le serbo-croate au tiret oxymore, invivable, meurtrier. Kaléidoscope, texte-tissu, ou, comme elle dit elle-même, en un prologue drolatique et révélateur, « entrailles de l’éléphant de mer Roland » du zoo de Berlin, où l’on retrouva les objets les plus divers, quotidiens ou incongrus, mais qui avaient dû « avec le temps instaurer entre eux des rapports subtils », il faut, face à ce pêle-mêle, « s’il lui semble qu’il n’y a pas de liens évidents (…) que le lecteur fasse preuve de patience, ceux-ci s’établiront d’eux-mêmes. Une chose encore : la question de savoir si ce roman est autobiographique pourra éventuellement, à un moment donné, relever de la compétence de la police, mais elle ne relève en aucun cas de celle du lecteur. »
Bien sûr, comme en toute existence, le notable et le sublime laissent parfois la place au confus ou au dérisoire : le récit passe, sans crier gare, de riches réflexions sur la mémoire ou l’Histoire à des scènes du quotidien de l’exilée, dont le lecteur ne mesure pas toujours (mais les lignes ci-dessus l’avaient prévenu !) la portée, le sens profond. Le style hésite, quant à lui, entre la précision du portraitiste, la tentative moraliste mais aussi une sorte de flou psychologisant et l’enlisement guette parfois. Il faut s’accommoder de ces variations de rythme et d’éclairage, qui ne sont peut-être que la meilleure manière de rendre compte de l’expérience qui doit ici être rapportée. Il s’agit bien d’une sorte d’ « album verbal » la photographie est un des leitmotive significatif de l’œuvre : « les réfugiés se divisent en deux catégories : ceux qui ont des photos et ceux qui n’en ont pas » où elle tente de faire tenir ensemble le « kitsch d’une vie personnelle », la « loterie invisible » qui décide, malgré qu’on en ait, de notre destin, le tremblement du furtif, le mystère de l’insignifiant. Ces pages, comme les souvenirs de ce qui désormais est hors d’atteinte, sont des « sables mouvants » pour la narratrice elle-même.
Resurgissent, dans cette tentative de consolidation des ruines, des images de l’enfance avec son « esthétique de la pauvreté », les figures d’amies disséminées par la guerre avec leurs drames ou leurs choix idéologiques divergents, et surtout les étapes de la vie de sa mère, quittant sa Bulgarie natale pour Zagreb, supportant l’appréhension puis la réalité de la guerre civile devenue « l’incarnation même de la peur », elle s’accroche, durant les bombardements, à son canari, « caricature bâtarde d’un ange ».
En parallèle nous trouvons une évocation pénétrante du Berlin où la narratrice s’est temporairement sans doute réfugiée : ville de l’ « hypersomnie », désert de solitudes, « comme si l’absence s’était installée partout », étonnant millefeuille de « strates temporelles », avec les quelques restes du mur « fin et sec comme du pain azyme ».
Il lui arrive d’avouer, dans l’épuisement des départs recommencés : « je suis un spécimen fatigué de l’espèce humaine » mais, ajoutera-t-elle, ne sommes-nous pas tous, en ce début de millénaire, « des pièces de musée ambulantes » ?

Le Musée des
redditions sans condition

Dubravka Ugresic
Traduit du serbo-croate par Mireille Robin
Fayard
350 pages, 20

Le pêle-mêle de l’exil Par Thierry Cecille
Le Matricule des Anges n°58 , novembre 2004.
LMDA papier n°58
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