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Essais Le sacrifice de la pensée

janvier 2005 | Le Matricule des Anges n°59 | par Thierry Guichard

Michel Surya montre comment, au sortir d’Auschwitz et d’Hiroshima, la vie intellectuelle a forgé les armes d’une révolution aussitôt enterrée par une partie de ceux-là même qui la rêvèrent.

La Révolution rêvée

On ne pénètre pas la densité de l’essai de Michel Surya, La Révolution rêvée sans en éprouver aussitôt une forme d’ivresse. La pensée y est à la fois l’objet c’est d’elle qu’il s’agit et le sujet : c’est aussi elle qui s’exprime, et qui le fait avec une radicalité de ton qui est la marque du directeur de la revue Lignes. Les raisons de cette ivresse sont au moins doubles. D’abord, s’attachant à la période de l’Histoire délimitée par, d’un côté, la fin de la Seconde Guerre mondiale et de l’autre l’intervention soviétique en Hongrie en 1956, l’essai défriche onze ans d’une ébullition intellectuelle aussi riche que violente. Ensuite, la hauteur à laquelle la littérature se tenait alors, avançant de front bien souvent avec ou contre la politique, a de quoi donner le vertige au lecteur habitué aujourd’hui à une littérature désengagée. Sans nostalgie, Surya communique sa fascination pour ces hommes qui dès la Résistance ont pensé, ont rêvé la Révolution.
C’est à Jean Cassou que Surya attribue de pouvoir désigner de quel rêve il s’est agi : « Un de nos rêves, dans la clandestinité, s’exprimait par la formule : de la Résistance à la Révolution. » Une origine qui, dès lors, devait interdire à beaucoup d’évoquer la fin de la guerre comme une libération puisque cette libération ne serait effective et la guerre effectivement achevée que lorsque les conditions qui la permirent seraient à leur tour vaincues. À propos du mot même de « Libération » Surya écrit : « De toutes les expressions, c’est la plus susceptible de ne pas trouver d’accord ceux qui s’étaient pourtant le plus employés à faire qu’elle arrivât. Parce que la Résistance (du moins une grande partie d’entre elle) a formé le rêve d’une libération révolutionnaire. C’est-à-dire d’une libération que ne contentât pas le renvoi de l’ennemi extérieur (allemand), mais qui écrasât, une fois pour toutes, l’ennemi intérieur (français, quelque nom particulier qu’on lui donnât alors : Vichy, le capital, les trusts, les deux cents familles, la IIIe République même) ». S’appuyant sur ce que dit Louis Martin-Chauffier de retour de déportation : « la guerre n’est pas finie », Surya explique : « c’est ce qui fait qu’il y a eu la guerre qui n’a pas pris fin avec la paix. Pire même, ce qui fait qu’il y a eu la guerre est cela même qui y a mis fin. »
Sartre, qui forme la figure pivot du livre, lance Les Temps modernes en même temps que la notion d’« engagement » qui sera alors autant débattue qu’elle est aujourd’hui dénaturée. « Sartre appelle moins l’écrivain à s’engager qu’il ne rappelle qu’il l’est » mais va, d’un numéro l’autre des Temps modernes déplacer l’axe de cette évidence, jusqu’à énoncer : « il ne suffit pas d’accorder à l’écrivain la liberté de tout dire, il faut qu’il écrive pour un public qui ait la possibilité de tout changer. » Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, la révolution rêvée par les résistants, désirée par les intellectuels dont Sartre, nécessite « la possibilité de tout changer ». Et c’est le parti communiste qui va, dès lors et presqu’exclusivement, incarner cette possibilité. La Révolution rêvée explore, outre les relations complexes que Sartre et le PC ont entretenues (des anathèmes au ralliement pour la période qui nous concerne), l’évolution « soviétique » d’un PCF qui, sous l’injonction de Jdanov, devait dévitaliser la pensée des intellectuels qui le rejoignaient. Les attaques vont se succédaient contre ceux qui, parce qu’ « intellectuels » ne pouvaient être que « bourgeois » et « bourgeois » ne pouvaient donc pas prétendre à entrer un jour dans la société sans classe que le communisme devait imposer ; quand bien même ces intellectuels avaient rejoint le communisme. Le communisme, sous l’autorité de Moscou, fera alors que non seulement ses intellectuels seront aliénés au stalinisme, mais qu’ils bâillonneront eux-mêmes leur pensée, se sacrifiant (religieusement : un chapitre du livre évoque à quel point) pour un parti de plus en plus oublieux du marxisme lui-même. Il convient de ne pas oublier le surréalisme, moribond jusqu’à ce qu’on fasse mine de l’enterrer avec l’Histoire du surréalisme de Maurice Nadeau (1945). Avant que ne vienne d’URSS l’annonce du rapport Khrouchtchev, Breton pourra reprendre le flambeau révolutionnaire confisqué par les communistes et un Aragon dont Surya montre l’habileté stratégique avec laquelle il aura tenté de désamorcer, un temps, l’attaque de Jdanov contre la littérature.
On ne peut s’empêcher de ressentir la douleur ou l’effroi, devant ce gâchis incroyable, qui fit des intellectuels engagés auprès des communistes, les premières victimes de leur propre engagement. La douleur est perceptible dans la phrase de Michel Surya, dont les doubles négations disent assez, outre ce qui fut, ce qui ne fut pas, qui aurait dû pourtant être afin que le rêve révolutionnaire trouve, sinon à s’incarner, du moins à se poursuivre. Au terme de l’époque qu’il s’est donnée (on attend une suite), c’est du côté du Tiers-monde et de la décolonisation que l’essayiste tourne son regard. Remarquablement documenté Surya a lu et étudié quantité de revues de l’époque et sa bibliographie couvre plus de cinquante pages La Révolution rêvée peut aussi se lire comme le deuil sinon d’une époque révolue, du moins de ce que la nôtre aurait pu porter d’espoir, de révolte, de pensée. Ce n’est pas la moindre de ses forces.

La Révolution
rÊvée

Pour une histoire des
intellectuels et des œuvres révolutionnaires 1944-1956

Michel Surya
Fayard
582 pages, 25
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Le sacrifice de la pensée Par Thierry Guichard
Le Matricule des Anges n°59 , janvier 2005.
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