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Poésie Debout, face à l’énigme

mars 2005 | Le Matricule des Anges n°61 | par Richard Blin

Nu, face à « ce qui est », Christian Hubin recueille des présences. Avec pudeur et retrait. Une voix singulière dans la poésie francophone.

Christian Hubin (né en 1941) n’est pas de ceux pour qui la poésie est jeu. Il s’y abîme, s’y efface. C’est depuis les bords coupants de ce qui nous échappe, de ce qui erre sans refuge qu’il écrit. Explorateur du latent, distillateur d’insoupçonnable, géographe de l’imperçu, il guette le moment où l’apparence se retourne, pour mettre ses mots dans ce laps, ou dans le sillage que laisse la langue en se retournant vers ce qui la fait apparaître.
Une façon d’appréhender le réel, donc, où il n’est plus question d’un quelconque savoir, mais bien plutôt d’une remise en cause, d’une interrogation du phénomène de la perception. Chez Hubin, le poème est reste, trace d’un petit séisme, stupeur, désarroi né d’une soudaine confrontation à un déplacement d’intensité, à l’affleurement de forces invisibles, à une naissance empêchée, à un vacillement d’identité. À la façon d’un sismographe ou d’un oscillographe, le poète est celui qui enregistre les vibrations de ce qui vient de faire trembler les apparences, de ce qui est en avance sur un geste, ou encore « brille/ de privation ». De la présence en ruine, une résonance qui fait retour, une densité cernant soudain la lumière. Une assonance, une tangence, une apposition. « Dans/ une seconde/ d’apposition// quand touchant// que voulait-on dire ? »
« Écrire le surgissement de l’incontrôlable, les coups de foudre de l’abstrait », écrivait déjà Christian Hubin dans La Forêt en fragments (1987). Depuis, avec Hors (1989), Continuum (1991), Ce qui est (1995), Maintenant (1998), Tombées (2000), et aujourd’hui Laps, il est resté fidèle à cette approche oblique de la réalité. Du plus circonstanciel, du plus concret, du plus humblement quotidien une flaque, une haie, un évier, un hangar, du houx, il fait l’essentiel. Accueillant ce qui n’appuie pas, ce qui à peine transparaît, Christian Hubin s’attache à saisir ce qu’il en est vraiment de la pure, de l’absolue intensité de la manifestation. Il tenter de l’isoler avec ou dans son nimbe, d’être réceptif à ce dont elle vient, à ce qui gravite autour d’elle, en elle. Dans la précarité d’un impossible sens, depuis l’hiatus profond d’où rayonnent un peu les figures de sa perpétuelle mutation, de son incessante migration. Il s’applique à surprendre « le collé à ce qui bouge », le « lamellé », « l’odeur sœur, intégrante ». Ce qui vient avec la chose, ce qui l’englobe, ce qu’elle approche par ricochet ou par osmose. « Du presque/ identique// touchant », des absorptions latérales, tout ce qui vient en surcroît et qui donne la certitude, par instants, qu’il existe un monde autre au cœur de notre monde. Un monde que suggèrent ces symétries fugitives, ces concomitances, ces jeux d’interférences.
Que sait-on par inadvertance, qu’est-ce qu’on accompagne sans le savoir ou sans le vouloir ? À ces questions, Christian Hubin répond par le poème. Un poème toujours très bref, fait d’une saisie qui atteste, d’une perception tronquée, d’une forme minimale de prélèvement. Ce sont quelques mots, comme arrachés à la source d’une tension, ou comme désensevelis. Des éclats travaillés du dedans, mais par quoi ? « Et/ dans eux.// Dans le pré/ où/ qu’est-ce qui d’eux// qui est,// qu’ils bougent ». Des équilibres instables éclairés par la lumière de la dépossession. Des sensations gigognes dont la succession formerait un long poème. « Un talc/ des actes// juxtaposé », nappant le silence.
Le poème, chez Christian Hubin, tient de la réponse à l’appel de l’inconnu, du signe vaguement complice, de l’écho à des présences qui défient tout discours. D’où un poème forcément lacunaire, pauvre reflet d’un contact empêché ou impossible. Un poème toujours trop vite rattrapé par le silence l’intensité aveuglante du silence de l’in-connaissance (pour dire ce face à quoi la parole s’effondre).
Ne pourraient se dire que les circonstances. Le et le quand, mais ni le comment ni le pourquoi. Quelquefois le comme. (« Comme/ de limailles/ seules// qu’elles/ déplacent. » Ou « comme l’accru/ quand// l’éponge/ se/ sépare. ») Des mues d’implosé, chaque poème vibre à l’unisson d’une amplitude avortée, de ce qui vibre sans avoir été, de tout ce qui est « dans ce qui/ ne peut/ devenir,// dont l’air est l’extension ». Des poèmes qui mettent au bord des choses, dans le tremblement intime ou l’écho primordial d’on ne sait quelle origine ou quel futur. On est transporté dans un temps sans temps. Peut-être le temps rétractile, flexible qu’invente le poème. Celui des laps, de ces moments où le réel, soudain, bâille. Sur quoi ?
C’est l’alchimie entre ces synchronismes en décalage et ces syncopes temporelles, qui donnent son unité à ce long poème éclaté qu’est Laps. Une grande giration lente d’éclats spasmodiques qui auraient perdu leur centre de gravité. La respiration de la matière sur fond de dépouillement et de dislocation.
Christian Hubin, qui écrit « debout/ du fond d’un/ autre geste », quand ce n’est pas « debout à côté de soi/ Debout à côté, calquant » (Maintenant), est un médium perméable aux insinuations de l’inconçu, aux aurores latentes, aux harmoniques de l’immémorial. Un poète dont l’exigence est exemplaire. Un poète dont la lecture n’est qu’invite au déplacement des perspectives, et initiation toujours recommencée au silence et à l’attente.

Laps
Christian Hubin
José Corti
125 pages, 14

Debout, face à l’énigme Par Richard Blin
Le Matricule des Anges n°61 , mars 2005.
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