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Domaine étranger Jünger, l’esprit combattant

juillet 2005 | Le Matricule des Anges n°65 | par Sophie Deltin

Dans un petit récit publié en feuilleton dans un journal de Hanovre en 1923, l’écrivain allemand incise de sa plume les entrailles convulsives de la Grande Guerre. Un regard visionnaire au cœur de la dévastation.

On connaît la réputation sulfureuse de l’écrivain allemand nationaliste Ernst Jünger, né à Heidelberg en 1895 et mort à Wilflingen en 1998, pour ses idées révolutionnaires conservatrices. Ce récit fait partie de la « littérature de guerre » et s’inscrit dans le cycle de jeunesse qui, de ses romans Orages d’acier (1920), Le Boqueteau 125 et Feu et Sang (1925), en passant par son essai La Guerre comme expérience intérieure (1922), témoigne de son engagement militaire dans le premier conflit mondial.
Dans un paysage apocalyptique où un silence de mort le dispute au déferlement assourdissant des coups de canons, le lieutenant Sturm profite de la moindre accalmie pour lire ses manuscrits à ses officiers. Entre deux récits, véritables trouées de l’esprit dans un chaos de matière pétrifiée, il leur faut pourtant réagir aux attaques de l’ennemi, combattre et terrasser « le spectre » de l’anéantissement. De cette alternance syncopée entre scènes d’action violente et temps de méditation gagnés sur la mort, Jünger parvient, dans une langue lumineusement ciselée, à ressaisir les pulsations de la vie « broyé(e) » dans les tranchées.
Si l’aspect autobiographique du récit est évident l’anecdote veut que, comme Sturm, Jünger lisât à ses compagnons d’armes Le Bateau ivre de Rimbaud avant d’aller à l’assaut, il l’est surtout dans la posture contradictoire du narrateur face à la sauvagerie de son temps celle « d’une nature à la fois douée pour l’action et la contemplation » qui reflète bien l’expérience individuelle de l’auteur travaillée par l’évolution du soldat vers le penseur. Sans doute l’activité de Sturm dans le civil, la zoologie (qui est aussi la grande passion de Jünger), lui permet-elle d’observer et d’analyser, de façon précise et désinvolte, la furie des combats sans qu’elle ne l’atteigne vraiment. De plus, la valorisation de l’intellect par la « fuite » dans l’écriture accentue la force décalée du propos de ce dandy littéraire qui, en plein carnage, se rappelle un mot d’esprit de Casanova… Pour autant, le récit revêt la profondeur de l’essai métaphysique notamment à travers l’évocation des trois personnages inventés par Sturm. Et plutôt que d’apparaître comme le chantre fiévreux de l’idéal national et héroïque, l’auteur met ici l’accent sur la complexité fondamentale de la guerre : « ceux qui ne voyaient dans son influence que la brutalité et la barbarie réduisaient à un seul attribut une réalité infiniment complexe avec le même arbitraire idéologique que ceux qui n’en retenaient que le patriotisme et l’héroïsme ». Ainsi, avant d’être l’occasion d’un ressourcement d’émotions, d’une intensification de sensations face au danger ultime, la guerre est d’abord vécue comme une expérience douloureuse du corps qui mobilise une tension extrême et perpétuelle des nerfs. En outre, Sturm a beau glorifier la guerre comme un processus naturel venu du fond des âges ( « semblable à la tempête, la grêle et la foudre, (elle) se ruait sur la vie, sans conscience et sans but » ), il n’en reconnaît pas moins son aversion à l’encontre de la technique, quand elle n’hésite pas à saccager et fracasser l’humanité « comme un vase précieux dans les abîmes absurdes du néant ». D’ailleurs, son troisième personnage imaginaire, Falk, figure dégrisée de « l’ivresse de 1914 » et désormais acquise au nihilisme, est là pour souligner les ravages du progrès qui engendre la technicisation à outrance des armes et permet la naissance des premiers États totalitaires.
Comme dans Orages d’acier dont le titre évoquait le heurt métallique des puissances industrielles, on retrouve l’idée chère au jeune Jünger (qu’il thématisera en 1931 dans le concept de « mobilisation totale ») de la guerre moderne comme lutte à mort d’une violence aveugle et irrépressible, dont « la décision se réduisait à un simple problème mathématique : celui qui pouvait déverser la plus grande quantité de projectiles sur une surface donnée tenait la victoire ».
Certes, la guerre reste « une nébuleuse de possibilités » dont Sturm s’efforce de croire qu’il en ressortira la création d’un monde européen nouveau, mais la vision d’un cadavre suffit à le ramener à la conscience de sa foncière vanité, avec ce sentiment « de n’être rien de plus qu’une fourmi qu’un géant passant sur la route écrase sans s’en apercevoir ». Une clairvoyance âpre et cruelle qui permet alors d’insister autant sur la « métamorphose » de l’homme, altéré en profondeur dans son sens moral, que sur la permanence de ce lien ténu mais indéfectible qui, au cœur de la tourmente, soutient la reconnaissance et l’échange « ce sens particulier qui nous permet de percevoir le visage d’autrui, son sourire ou même le son de sa voix dans la nuit, et d’en déduire un rapport entre soi-même et l’autre ». Ce qui, derrière la communauté d’armes, pourrait s’appeler : la commune humanité.

Sophie Deltin

Lieutenant Sturm
Ernst Jünger
Traduit de l’allemandpar Philippe Giraudon
Notes et postface d’Olivier Aubertin
Viviane Hamy, « Bis », 124 pages, 6

Jünger, l’esprit combattant Par Sophie Deltin
Le Matricule des Anges n°65 , juillet 2005.