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Des plans sur la moquette À nos âges

septembre 2005 | Le Matricule des Anges n°66 | par Jacques Serena

Je me croyais quand même rangé des voitures dans ce domaine, non pas de l’amour, de ce côté-là pas je compte bien crever invétéré, mais du côté des grandes angoisses de quand soudain on apprend que, depuis quinze jours, celle qu’on aime de toute son âme n’est pas du tout chez la copine chez qui elle avait dit qu’elle allait, de ces détresses qui, quand l’aveu suit, vous noie, vous terrasse, fait que tout votre être est tombé dans vos chaussures, et fait monter en vous cet écœurement physique qui vous interdira d’ingérer la moindre coquillette durant des semaines. Et puis vous fait vous jurer les matins de ne pas l’appeler aujourd’hui, et vous fait ne pas pouvoir vous empêcher aux heures critiques du soir de lui laisser coup sur coup cinq ou six messages contradictoires sur son portable qu’elle laisse toujours éteint.
À mon âge, je croyais loin derrière moi ces cahiers remplis de pensées intempestives qui tournent en rond, tournent pas rond, où alternent les éternels élans de protestations d’amour d’âme à âme, et les reproches, les rejets catégoriques, pour en arriver encore à cet amer constat qu’au fond elle ne nous a pas trompés mais que c’était simplement nous qui tout du long nous sommes trompés sur elle.
J’aurais juré qu’on ne m’y verrait plus à empiler ces bouts de papiers pleins de mots à absolument lui dire dès qu’on arrivera à lui parler, ou même à laisser dans notre prochain message, écrire et récrire, peser chaque mot pour finalement dès qu’on entend le bip sonore, se lancer incontinent dans des improvisations décousues aux antipodes de ce qu’on voulait dire.
Et bien sûr, passage obligé, espèce de rechute, on retombe dans les livres de Jung, ou similaires, de la méditation à l’amour, comment lutter contre les pensées négatives, tous ces différents nous qui fourmillent en nous, attention à ne pas s’identifier à eux. Et souligner à tour de bras des passages qu’on avait presque oubliés, depuis le temps. Comme cette idée qu’une épreuve est à la fois un obstacle et une base de travail sur soi, qu’un des buts de cette vie est le dépassement des obstacles, ceux-ci étant toujours liés à ce qu’on est soi-même, parce que c’est une erreur de croire que les obstacles sont extérieurs, c’est en soi qu’on les porte, c’est psychologiquement et karmiquement évident.
Alors donc, j’en étais là, pire que jamais, et ne m’en sortais pas, j’avais beau tenter de me raisonner, tourner les choses dans ma tête, relire Jung, les autres, et m’être même remis à la prière, aidez-moi dans cette épreuve, moi tout seul vous me voyez bien, je n’y arrive plus.
Et puis voilà que mon téléphone sonne, je me précipite et bien sûr ce n’est pas elle, ce n’est jamais elle. C’est l’ami photographe Guy Thouvignon. Qui me dit qu’il doit faire des photos sur le thème « désordres de l’amour », qui seront projetées dans la prochaine création à Aix du fameux chorégraphe contemporain William Petit. La séance de pose aura lieu dimanche matin dans un gymnase à La Valette, il y aura un petit groupe d’amis et il aimerait que j’en sois. En temps ordinaire, je décline ce genre d’invitation, mais là, ma foi, j’hésite, et puis, ma foi, pourquoi pas. Je crois aux signes et la dernière phrase que j’ai lue avant l’appel était : votre corps n’est pas vous.
Me voilà donc dimanche matin au milieu du petit groupe, des gens que je ne connais pratiquement pas, des filles surtout, quatre, et jolies, toutes.
Alors Guy annonce tranquillement qu’il doit s’agir de corps nus, hommes et filles couchés nus l’un sur l’une, puis cet un sur une autre, et chaque fille au fur et à mesure sera sous chaque homme, ou dessus, et aussi fille sur fille, homme sur homme, et puis à trois, à quatre, et seul, et tous ensemble. Allez, en piste.
Pourquoi je raconte ça ici. Parce que voilà : tandis que je participais, d’abord un peu à contrecœur, pour ne pas être le seul à me dégonfler, au cours de la séance, je me suis peu à peu senti de mieux en mieux, touchant les corps de ces jolies filles, les laissant toucher mon corps, j’ai senti que je me dénouais, étais bien. Comme je ne l’avais plus été une seule seconde depuis vingt et un jours.
Pour dire à tous les pauvres bougres qui bientôt apprendront que celle qu’ils aiment de toute leur âme n’était pas chez qui elle avait dit qu’elle était et qui n’arriveront pas à en voir le bout avec leur cervelle, qu’il y a aussi leur corps.
Dire que des chercheurs en éthologie humaine, ont étudié que les indigènes toujours souriants communiquaient entre eux autrement que par la parole, l’écriture, le fruit de leurs pensées. Qu’il existait entre eux une tradition de communications non verbales basées sur les contacts des corps. Et j’ai d’ailleurs lu quelque part à ce sujet que des savants de l’Oregon avaient découvert que le travail de la pensée se tenait dans l’hémisphère gauche du cerveau, et ce qui était de la gestuelle du corps se tenait dans l’hémisphère droit.
Dire que je peux témoigner qu’en crise de profonde angoisse affective, quand on ne s’en sort pas en faisant travailler le côté gauche de sa cervelle, il faut se rappeler qu’on peut faire travailler le côté droit. Sans garantir qu’on aura forcément à ce moment-là à sa disposition quatre aussi jolis corps de fiévreuses.

À nos âges Par Jacques Serena
Le Matricule des Anges n°66 , septembre 2005.