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Domaine étranger Le métier d’écrire

septembre 2005 | Le Matricule des Anges n°66 | par Sophie Deltin

Est-il possible d’être un observateur de la guerre sans être « fatalement impliqué » ? Peut-on rattraper les morts avec et par les mots ? L’écrivain autrichien Norbert Gstrein revient sur l’implosion des Balkans.

À qui appartient une histoire ?

Kosovo. Été 1999. Christian Allmayer, correspondant de guerre autrichien qui a couvert le démantèlement sanglant de la Yougoslavie, meurt dans une embuscade. Paul, son ami et journaliste en mal d’inspiration, s’empare alors de cet événement comme matière pour ce qu’il espère devenir son premier roman. « Obsédé par l’idée de faire quelque chose de cette histoire », il se remet en mémoire les récits de guerre que lui faisait Allmayer et les relate à un narrateur anonyme, sorte de miroir critique de sa version des faits, jusqu’à devenir « la personnification de son surmoi, l’observateur (…) de ses agissements ». L’originalité du roman, mais aussi sa complexité, tient assurément dans cette intrication des propos tissés autour du mort par Paul ainsi que par Helena, sa compagne, et Isabella, la femme du défunt. Car à vouloir disséquer la vie d’Allmayer « comme pour la rendre plus vraie, plus significative » une ambition que traduit avec force, au prix d’une lourdeur certaine il est vrai, l’omniprésence des discours indirects, on verse vite dans un « embrouillamini » fait de verbiages « fumeux » et d’ « élucubrations farfelues ». Dans la veine des dénonciations de Karl Kraus, la charge de l’auteur est véhémente contre les « hyènes » journalistiques qui n’hésitent pas à fouiller jusqu’à dépecer la réalité comme une « charogne ». À l’instar d’ailleurs de cette « cohorte de quasi ou semi-analphabètes assoiffés de scandale » qui, confondant réalité et fiction, se sont acharnés à voir dans le personnage d’Allmayer le « vrai » reporter Gabriel Grüner, mort en 1999 dans des conditions similaires accusation « de diffamation » dont l’essai À qui appartient une histoire ?, publié en réaction, s’entend à montrer le non-sens. Outre la tentative illusoire propre aux écrivains de « ressusciter les morts par l’écriture » (par excès soit de compassion soit de distanciation), Gstrein vise l’imposture et la mascarade de tous ces « auto-metteurs en scène venus du monde entier, qui (…) débarquent par avion, se permettant d’expliquer aux natifs pourquoi ils se tapaient dessus » et en appelle à l’humilité clairvoyante « d’en savoir beaucoup trop long et en même temps de ne rien savoir du tout, du moins rien sur les causes ».
Ainsi faut-il lire Le Métier de tuer : comme une longue et laborieuse mise en abîme narrative sur l’impossibilité de raconter. Car le roman sur Allmayer ne sera pas écrit, ou plutôt il s’écrit dans l’ombre de celui que Paul ne parvient pas à écrire, et dans celui que nous lisons il en est la part échappée. Un paradoxe sur lequel se greffe la réflexion proposée dans À qui appartient une histoire ? : si aucun récit ne peut épuiser « le trop-plein » du réel, c’est que raconter est une question de choix et donc d’élimination (« - que dit-on et que laisse-t-on de côté ? »). Dans la lignée de Thomas Bernhard, de W. G. Sebald et d’Imre Kertesz, Norbert Gstrein élabore ici un art poétique de la disparition, de l’extinction des traces, qui traduit la désillusion profonde de l’écrivain lorsqu’il prend acte de l’ « insuffisance fondamentale » de la littérature dans ses capacités à conjurer la mort. Car au final, l’effacement des souvenirs, la distorsion introduite par les témoignages réduisent le mort à une énigme indéchiffrable. Pour nous, les survivants, il est toujours déjà « trop tard », nous ne savons pas ou plus comment c’était, nous nous livrons au mieux à une reconstitution des faits vraisemblable, au pire à l’affabulation. Tel le narrateur anonyme qui accompagne Paul sur les traces d’Allmayer à travers la Bosnie et la Croatie, l’écrivain se voit transformé en « déblayeur de gravats » d’un monde à jamais englouti, et la littérature condamnée à la fonction de « faire-part de décès ».
Pour autant, il s’agit moins de contester la nécessité qu’il y a à raconter (la littérature sera toujours cet acte de résistance contre l’oubli), que de revendiquer une méthode pour le faire, en proposant un expédient dont le critère résiderait « non pas dans le principe de réalité, mais dans le sens du possible » ; la fiction donc, comme seule capable de conquérir, grâce à « une mise à distance sans relâche », une proximité qui évite « l’obscénité » du « prétendu authentique ». Ainsi tandis que Paul vivra cet échec inéluctable de la littérature jusqu’au renoncement (congédiant définitivement la vie d’un « Je n’écrirai plus », une formule empruntée à Cesare Pavese dans Le Métier de vivre), le narrateur, de savoir que l’écriture échoue, tirera la promesse d’essayer de parler « à sa place ». Avec l’espoir que de ces « fragments, s’élève finalement quelque chose qui soit capable de voler ».

Norbert Gstrein
Le Métier de tuer
Traduit de l’allemand
par Valérie de Daran
Laurence Teper Éditions
376 pages, 26
À qui appartient
une histoire ?

Traduit de l’allemand
par Bernard Banoun
Laurence Teper Éditions
104 pages, 13

Le métier d’écrire Par Sophie Deltin
Le Matricule des Anges n°66 , septembre 2005.
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