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Domaine français Destins libanais

novembre 2005 | Le Matricule des Anges n°68 | par Richard Blin

En relatant, sur fond de plantations d’orangers et de sourires qui assassinent tendrement, la grandeur et la décadence d’une famille, c’est le mythe du Levant que revisite Charif Majdalani.

Histoire de la grande maison

Pour un romancier rien ne s’achève avec la fin de l’enfance, d’un amour, d’une vie, d’une lignée. Bien au contraire, c’est souvent le moment où tout commence. Un peu comme si le temps était réversible, qu’à partir des moirures de la souvenance et des fragments épars de la mémoire, des fantômes pouvaient reprendre vie, retrouver présence et densité. Espace d’enquêtes et d’errances, de révélations et de résurgences, le roman est cette expérience unique du temps qui fait de son écriture, une aventure amoureuse, et de chaque vie un destin digne d’un conte. En écrivant, à travers l’Histoire de la Grande Maison, celle du clan Nassar, Charif Majdalani le montre à nouveau, et avec brio.
Son roman raconte l’histoire d’une famille libanaise orthodoxe et francophile, de la fin du XIXe siècle jusqu’à la veille de la Seconde Guerre mondiale. Celle qu’a fondée Wakim, le grand-père du narrateur, un proscrit qui, à coups d’audace, de volonté et d’intuitions va faire fortune en introduisant l’oranger là où le mûrier était roi. Devenu chef de clan, il connaîtra la puissance et la gloire avant que la Première Guerre mondiale, la déportation, les mauvaises récoltes et les frasques d’un de ses fils aient raison de son éphémère empire. Une histoire d’intérêts et de désirs, de conflits et d’exils, de bruits et de fureur, mais une histoire que le narrateur a dû reconstruire à partir des lambeaux de la mémoire familiale, d’un puzzle de souvenirs, de mensonges, d’oublis, d’allusions, de non-dits aussi et de secrets.
Menant l’enquête, interrogeant les survivants et ce que transmet le clan, le narrateur, « tel un archéologue reconstituant une poterie », va faire de ces vides, de ces blancs, des éléments constitutifs de son récit. Exploitant au mieux la fécondité de ces absences conscientes ou inconscientes, il invente, imagine, s’approprie les faits. C’est que Charif Majdalani un amoureux du baroque (et l’on sait combien le baroque a horreur du vide), autant qu’un fervent partisan du métissage culturel (il est l’auteur d’un Petit Traité des mélanges), né en 1960, et qui après avoir fait ses études en France, et passé treize années en Europe, dirige actuellement le département de Lettres françaises de l’université Saint-Joseph de Beyrouth, sait parfaitement qu’écrire n’est pas restaurer mais substituer au monde réel un autre monde capable de nous faire rêver, de faire illusion, en brassant le vrai, le mystérieux, l’angoissant, l’historique comme l’épique et le tragique. D’où les hésitations et les interrogations du narrateur, son recours aux « J’aime à penser que… » ; « Je me permets d’imaginer un peu… » ; « Je veux croire que… «  ; » On va dire que… » Une façon de souligner l’écart entre la réalité et sa représentation, de rappeler aussi la part d’artifice en jeu dans toute écriture, son absence d’innocence. Et, paradoxalement, cette mise à distance, cette façon de retisser la trame interrompue du souvenir, accorde comme un supplément de réalité à ce qui est évoqué. On est comme mis en présence des lieux, des êtres, des faits. Les sens sont constamment sollicités, « l’aube a la couleur des pommes et dans l’air circule un parfum de jasmin ». Des rouages retors de l’âme libanaise aux rêves de fortune, en passant par la rugueuse réalité, les salamalecs fleuris, les Bédouines « au regard profond et aux tatouages compliqués », c’est tout le tissu des sensations, et comme l’onde de magie propre au Liban que restitue Charif Majdalani. Privilégiant le plus subtil des sens, l’odorat, il sait suggérer la matière impalpable et intime de « la folle exaltation du parfum des fleurs d’oranger », celle d’un poulet aux amandes ou de feuilles de laurier bouillies. Toutes ces mille petites choses qui font la vie, ces petites scènes d’arrière-plan « que se permettent les peintres de l’histoire sainte, et qui font que derrière une représentation de Marie au Temple on voit un marchand de poisson, derrière une Fuite en Egypte des paysans travailler leurs champs ».
Mais c’est pour mieux mettre en valeur le jeu des forces qui s’affrontent au premier plan. Car ce que Wakim a édifié, Farid, le « fils scandaleux », va le détruire. À l’énergie liante du père, va s’opposer l’énergie libre d’un fils frivole, désinvolte, beau parleur et très bel homme. Beauté maudite, signe d’élection fatal qui le conduira à trahir. Incapable de concevoir qu’on puisse le priver de ses plaisirs quotidiens, « même si ses plaisirs doivent mettre tout le monde sur la paille », dépensant « non parce qu’il a des besoins mais par souci esthétique, par plaisir du geste », il ruinera sa famille et la poussera à l’exil.
Grandeur et décadence d’un clan, dont l’histoire de la construction de la Grande Maison celle que Wakim a fait construire au cœur de son domaine est emblématique. En effet, à peine était-elle édifiée que son propriétaire découvrit qu’elle ne lui plaisait pas. Et aussitôt de la faire détruire jusqu’aux fondations… Symboliquement, Farid ne fera rien d’autre.
Un très beau roman donc, tout en tension et détente, élans et pauses que rythment les déchirements entre communautés ou membres du clan, entre légende et réalité, entre ici et là-bas. Mais un roman surtout qui, à l’image de la Grande Maison, accueille tout ceux qui viennent comme tout ce qui advient, le malheur comme la beauté du monde, le don comme le deuil, avec cet amour de la vie qui transforme en royauté secrète le bonheur comme l’adversité.

Histoire
de la grande maison

Charif Majdalani
Seuil
322 pages, 21

Destins libanais Par Richard Blin
Le Matricule des Anges n°68 , novembre 2005.
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