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Zoom Au nom des siens

mai 2006 | Le Matricule des Anges n°73 | par Thierry Guichard

Le sixième livre de Christiane Veschambre effeuille la mémoire de ses parents dans une écriture qui révèle autant qu’elle masque. C’est que son récit s’est livré tout entier à la poésie.

On ne connaît pas bien Christiane Veschambre. Les Mots pauvres (Cheyne éditeur, 1996) l’ont révélée à beaucoup qui croyaient lire là un premier roman quand c’était un troisième livre. Deux autres avaient paru : Le Lais de la traverse (Éditions des femmes, 1979) et Passagères (Ubacs, 1986). Deux livres en sept ans, puis dix ans d’absence : Christiane Veschambre n’encombre pas les librairies.
Elle le reconnaît : « j’écris lentement » mais on devine à la lire, qu’elle ne vit que pour ça. La Maison de terre, deuxième livre d’elle publié par Le Préau des collines le montre bien : l’écriture est travaillée dans la chair même des phrases. Elle se fait sensuelle (comme dans Les Mots pauvres), abstraite parfois, lyrique, coléreuse. La maison de terre qui donne son nom au roman est celle de ses aïeux. Une maison bâtie par l’arrière-grand-père Jean-Louis Tourbin ; elle nous dit comment dès le premier chapitre du livre. C’est dans cette maison que naquit Marie la grand-mère de l’auteur. Marie « était elle-même une maison primitive : on la disait simple d’esprit. Avec ses socques de boue, sa souffrance et sa débilité, elle appartenait au puissant royaume de l’en deçà ». Débile et analphabète, cela, on s’en doute, importe quand on est sa petite-fille et qu’on écrit des livres. « Vers l’âge de trente ans, poursuit la romancière, elle avait eu un enfant d’un homme de passage qui, une fois, était entré dans la maison où elle se trouvait seule. Marie avait ainsi ajouté l’opprobre à la pauvreté en mettant au monde une petite fille sans père – ma mère. » C’est Joséphine à qui l’on parlera vite de sa mère comme d’une femme « bête et laide » ce sur quoi, aujourd’hui, l’écrivain revient pour renvoyer au monde sa laideur et sa bêtise : « bête, oui, vous l’étiez, bête soumise au froid, au chaud, à la pluie, à la terre, à la nuit, aux bêtes à traire, à nourrir, bête dont aucune bête ne prenait soin, la dernière dans la chaîne des bêtes, et bête à ne pas déchiffrer les signes dont d’autres faisaient du sens en les suivant sur le papier du journal ou du missel. » On entend la rage et la compassion mêlées, l’amour aussi, qui a dû être tu longtemps, pense-t-on, et qui va s’avouer, s’épanouir dans les pages qui suivent. Le livre, composé de textes courts selon l’habitude de l’auteur, retrouve les figures de la famille : le frère, artiste et révolté (on le comprend), la mère Joséphine et Robert le père. Le « je » se met à la troisième personne du singulier pour évoquer les premières amours, la lente montée de l’attente, du désir, passe par le pluriel de la première personne pour dire la misère et qu’aux Buttes-Chaumont il faut ignorer les cris et les rires du théâtre de Guignol qu’on ne peut pas offrir à ses enfants. Le texte interpelle l’un, l’autre, retient les couleurs des jours et des chambres où l’amour est promis, où l’amour déçoit et où « elle reste longtemps revêtue de stupeur ». Les chapitres avancent dans la maturité de celle qui écrit, revient vers ceux-là pour qui ils s’écrivent, retrouvent Robert et Joséphine : « ils étaient légers, chacun à mon bras, quand nous sommes sortis. Trop légers. (…) Je sentais que, si je n’amarrais pas leurs bras aux miens, la plus douce des brises pourrait les pousser comme duvet d’oiseau tombé au sol. » La maison de terre a depuis longtemps reçu la visite d’un bulldozer, la narratrice a abandonné l’attente, quand la lumière des dernières pages vient donner au livre sa sérénité.
Christiane Veschambre s’y révèle autant poète que romancière (et la féminitude qui sourd de son écriture ne nous donne pourtant pas le désir de féminiser le mot de « poète » qui dit ici plus un état qu’une fonction). La phrase délaisse l’économie narrative pour plonger dans un univers intime et profond où la sensation, l’émotion tiennent lieu de personnages.
Agrégée de Lettres, cofondatrice des revues Land (1981-1984) puis Petite (1995) Christiane Veschambre est entrée en littérature sans s’en croire capable, en écrivant pour elle seule les souvenirs qu’elle gardait de sa grand-mère. Si elle cite Marguerite Duras : « On écrit dans l’ignorance », elle reconnaît, après coup, que quelque chose s’est passé dans l’écriture de La Maison de terre. « Quand j’ai écrit Les Mots pauvres (best-seller de Cheyne après Matin brun, ndlr) je voulais pouvoir dire de chaque mot écrit qu’il était mien. La Griffe et les rubans (Le Préau des collines, 2002) était encore dans cette écriture, comme un animal dont je tenais le mors. Avec La Maison de terre, j’ai eu l’impression d’une grande liberté et d’accéder au sous-sol de ma propre écriture. »
Le livre l’a mise en vacances, « comme si j’étais maintenant en apnée ». Une commande pourtant l’attend, passée par la Scène Nationale d’Évreux. On se demande si le théâtre lui offrira un lieu pour dire la révolte et la colère qu’on sent dans les premières pages de son livre. Une révolte qui n’a pas lieu de se calmer à l’en croire : « je suis fille d’un ouvrier et d’une femme de ménage. Ma grand-mère était analphabète. Je me sens la fille de ces gens-là et des moins que rien qui sont aujourd’hui de plus en plus nombreux. » Une révolte qui nourrit son écriture mais qui ne la masque pas, ne l’oblitère pas. Qui lui donne simplement, peut-être, plus de liberté.
T. G.

Au nom des siens Par Thierry Guichard
Le Matricule des Anges n°73 , mai 2006.
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