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Domaine français De l’autre côté de la vie

juin 2006 | Le Matricule des Anges n°74 | par Thierry Cecille

Dans la nuit de Bicêtre souffrent et meurent les insensés. Marie Didier les ressuscite, avec compassion, en une reconstruction historique qui est aussi méditation.

Dans la nuit de Bicêtre

Au cœur des années 70, Michel Foucault se lance dans un nouveau projet, une nouvelle tâche lui semble importer, celle d’écrire « la vie des hommes infâmes », hommes et femmes privés d’histoire et de nom, destins enfouis au fond des archives, avec l’espoir que de ces existences « obscures et infortunées «  » naisse pour nous encore un certain effet mêlé de beauté et d’effroi ». Il s’y essaiera avec Moi, Pierre Rivière, ayant égorgé ma mère, ma sœur et mon frère. Marie Didier consentirait sans doute à être ainsi associée à ce projet : pour elle aussi il s’agit bien, elle le dit dès la dédicace, modeste et précise, de rendre quelque souffle « à ceux qui n’ont pas la parole », de leur prêter, le temps d’un livre, quelques mots, de tenter de dire ce qu’ils tentèrent de vivre. Bien sûr l’anonymat a recouvert la plupart d’entre eux, et dire le nom est déjà un acte de résurrection : ici nous découvrons avec elle « Jean-Baptiste Pussin », le nom est demeuré sur quelques pages oubliées, accompagné de quelques informations, rares, épisodiques. À partir de ces quelques bribes, Marie Didier et elle rejoint là l’impératif de cette belle collection réinvente une existence et approche une âme, en même temps qu’elle s’interroge sur ce qui la pousse, elle, à s’y consacrer ainsi, pendant des mois, alors que notre monde, au dehors, l’appelle et la tourmente. « Qu’ai-je besoin d’ajouter à la misère des camps de Guantanamo, des orphelinats roumains, des bidonvilles de Bombay ou de Sao Paulo celle, dramatique, de Bicêtre il y a à peine deux cents ans ? » Sans doute une sorte d’identification profonde unit-elle la narratrice, elle-même médecin, à cet homme qui fut un des premiers à considérer comme ses semblables des êtres en proie à la souffrance ou à la folie, mais que l’on peut soigner, tenter de comprendre, d’aider : « Tu viens de découvrir en toi une chose éblouissante, secrète, qui ne s’apprendra ni dans les écoles, ni dans les universités, qui a été et sera bâillonnée longtemps, qui va bouleverser ta vie et celle de tant d’autres : tu aurais pu être pareil à ces fous. Ils auraient pu être pareils à toi. » Nous découvrons alors les tentatives tâtonnantes de ce premier soignant en ces temps bousculés, révolutionnaires : « ramassé un soir dans une venelle de Paris », à 26 ans, en 1771, un « paquet d’écrouelles encore purulentes » au cou, il lui faudra de longues années avant que d’éveiller la confiance de ceux qui ne sont encore, dans ces hospices, que des geôliers et devenir portier de Bicêtre puis, en 1780, « chef de la division des garçons enfermés du Batiment neuf ». Pendant la Révolution, après s’être marié, devenu « gouverneur du Septième Emploi » (un des secteurs de cette sorte de ville de plus de trois mille habitants qu’est Bicêtre), il travaillera avec Philippe Pinel, premier aliéniste, qui saura s’inspirer de certaines de ses méthodes et surtout de son inaltérable attention, vigilante et empathique, envers les malades.
Se fondant sans doute sur un long travail de recherche documentaire, mêlant citations et réécriture, Marie Didier nous plonge dans ce monde à la fois violent et en gestation, nous décrit avec force les enfants de 8 ou 10 ans condamnés à perpétuité, la « cacophonie infernale » de « la cour des Fous » et les cachots où tout est conçu pour « ne laisser aux prisonniers qu’un genre de vie qui leur fasse regretter la mort » ainsi que le dénonce Malesherbes. Nous croisons Latude, prisonnier-symbole de la Bastille, les « envoyés du peuple » assommeurs de septembre 92, ou encore le bon docteur Guillotin venant essayer sa machine qui procurera, assure-t-il, une mort sans douleur : « à peine si on a le temps de ressentir une certaine fraîcheur ». Toutes ces pages, vibrantes et réfléchies à la fois, parviennent ainsi à illustrer la devise inscrite au-dessus des grilles de cette « forteresse du désastre » : « Respect au malheur ».

Dans la nuit
de Bicêtre

Marie Didier
Gallimard, « L’un et l’autre »
182 pages, 15,50

De l’autre côté de la vie Par Thierry Cecille
Le Matricule des Anges n°74 , juin 2006.
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