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Poésie Aimer et mourir

septembre 2006 | Le Matricule des Anges n°76 | par Marta Krol

D’une beauté aride et fragile, la poésie de Gesualdo Bufalino révèle derrière des visions tourmentées l’ombre de la femme aimée.

Quel cri ou quelle chute m’attend au coin de la rue », s’interroge Gesualdo Bufalino, connu en France en tant que romancier, dans son premier recueil français de poésie. L’obsession de la mort qui irrigue son écriture aura fini par trouver sa logique : il mourra dans un accident de voiture, en 1996, à l’âge de 76 ans. Il interrogeait constamment sa peur en tentant de la conjurer, à coup de paroles violentes : « sous tes pieds écrase-moi la tête », « au premier coup de silex/ brise ce cœur qui déjà chancelle »… La première partie du livre est tout imprégnée de cette tonalité funèbre. Elle donne à entendre la voix d’un homme mûr, hanté par la souffrance de son corps malade qu’il interpelle directement : « mais toi, mon cœur, détritus de tempêtes », ou dont il parle (« ma pauvre joue ») parfois même sans le nommer, comme s’il était une sorte de dénominateur fatalement commun à tout acte de parole. La mort elle-même affleure à travers des visions tourmentées et uniques, « cognant de (ses) petits poings à la veranda,/ (s’)accroupissant dans un coin de lune ». La figure maternelle fait des apparitions aussi brèves que troublantes, entourée d’un halo maléfique, « le regard dur comme la pierre » ; tandis qu’amis ou camarades reçoivent une étrange supplique : « lapidez-moi de loin ». La foi, ou ce qui en reste, se profile comme un lambeau de désillusions. Les formules sont incisives et coupantes, d’une beauté aride qui ne cherche pas la complaisance du lecteur. On ne sait quelle malédiction réelle ou imaginaire pèse sur le destin de l’homme pour qu’autant d’amertume, de regret et de ressentiment endiguent sa vision du monde. Mais on y adhère, à la faveur d’un vers travaillé, bien balancé, lexicalement élaboré, sémantiquement plein, qui projette pensée ou image aussi sombres que sûres, qui va par saccades régulières tercet, quatrain ou par colonnes, qui véhicule sa propre ferme évidence, aussi effrayante qu’elle soit.
Elle l’est bien moins dans la deuxième partie, au titre évocateur « Une courte fête », ou le la est donné dès le début : « Jamais donc de cette vie/ ne cesserai-je de m’étonner ». Les textes semblent antérieurs à ceux qui les précèdent, et on y reconnaît, dans toute leur vigueur, les thèmes qui jusque-là transparaissaient à peine, telles des voies abandonnées, ou voix taries : « Il vaut mieux brûler (…)/ les prénoms des femmes dont je me souviens. » Le leitmotiv est celui de la femme, aimée, admirée et louée à travers de riches métaphores. Apostrophes ardentes et graves (« toi l’unique et vivante, toi le chant/ de l’orgue et toi le cri / de la chair lente et toi la fleur et la nourriture, toi ma pierre/ de touche et ma tiède/ tanière, ma femme, ma femme, toi l’unique,/ toi vivante… »), souvenirs émus, puis évocations de séparations, de mésententes et de souffrances, c’est là toute une anatomie de la relation amoureuse, anatomie conduite avec émotion, pudeur et sincérité, que Bufalino déploie au moyen de son art poétique ornemental mais juste. En toile de fond, revient la Sicile, terre natale assimilée à la mère et déplorée dans sa dévastation ; conjointement, le village, le paysage, et des lieux de passage enracinent les poèmes dans une topologie assez plastique. Car dans Le Miel amer il est aussi, forcément, question de vision. L’écriture de Bufalino n’est pas seulement une expression poétique de l’état intérieur, de l’état émotionnel, d’une pensée en situation. De nombreux poèmes ou fragments visent « simplement » à rendre compte d’une expérience phénoménale, objectif en poésie aussi inévitable qu’impossible. Car le sens de la vue n’est pas, loin de là, plus facile à transposer dans le langage que le sentiment de peur, ou l’émotion amoureuse. Aussi, fatalement, le poète sera-t-il toujours dans une recherche erratique de la forme qui parle, qui exprime, qui suffise : « Une fois, rien qu’une fois,/ d’une poignée de syllabes nues/ vous offrir une légende qui fut la mienne. »

Marta Krol

Le Miel amer
Gesualdo Bufalino
Traduit de l’italien par Renato Corona
L’Amourier, 111 pages, 17,50

Aimer et mourir Par Marta Krol
Le Matricule des Anges n°76 , septembre 2006.
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