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Domaine étranger Toute honte écrite

novembre 2006 | Le Matricule des Anges n°78 | par Sophie Deltin

Dans un essai inspiré et convaincant, Jean-Pierre Martin, spécialiste de Henri Michaux, remonte le fil de la honte qui innerve selon lui toute œuvre littéraire, en proposant des parentés souvent originales.

Le Livre des hontes

Nombre d’écrivains écrivent avec ce qui se dissimule en eux et qui pourtant recherche une issue à la surface des mots. Comme si cette chose intime, inavouable ne tenait jamais assez dans le corps, toujours maladroit, inhibé devant le regard d’autrui, à moins qu’elle ne tente de se dire ou de s’expliquer à la faveur d’un transbordement et d’une conversion, « le temps d’un livre », dans un nouveau corps : celui « sinon glorieux, du moins verbal » pétri dans le langage de la littérature. Pour l’essayiste Jean-Pierre Martin, la honte puisque tel est le nom de cette émotion fondamentale, commune, universelle, multiforme et indivise serait précisément l’affect majeur, à la fois mobile, matière et enjeu, que l’on trouve à l’origine de la vocation et du geste même d’écrire, qu’elle le « travaille de l’intérieur souterrainement » ou au contraire, s’y assume « jusque dans une feinte ostentation ». Car au final, il n’est jamais établi si ce qui est révélé dans la publication (« cet événement irréversible ») ne cache pas plus encore un secret inviolé, un reste.
L’expérience de la honte a ceci de vertigineux qu’elle peut décliner, cumuler et combiner ses objets à l’infini. N’est-ce d’ailleurs pas la force de la littérature que de réussir par sa puissance de figuration à en diffracter les singularités spécifiques « d’une manière plus aventureuse et plus exploratrice que toute théorie » ? En célébrant ce potentiel de questionnement, voire d’élucidation des émotions, propre à la fiction en général et au roman en particulier, Jean-Pierre Martin affiche délibérément sa volonté de reconnaître à la littérature sa capacité autonome de réflexion. Sans doute sommes-nous loin ici d’un travail théorique, Jean-Pierre Martin ne s’appuyant que très rarement ou de façon (trop) allusive à des ouvrages de référence, mais cette méthode est cohérente avec le souci premier chez l’auteur de redonner à la littérature sa préséance sur les sciences humaines.
Ainsi, qu’elle soit une affaire de corps, de sexe, de nom, d’origine ou de manière d’exister, la honte qui s’écrit et se met en scène dans l’espace de la fiction, ne manque jamais de dévoiler ses fondements sociaux, culturels et politiques. De la « micrologie » des petites hontes individuelles comme entaille dans le sentiment de soi (la « balourdise » de Rousseau en public ou les « souvenirs misérables » de Gide…) à la honte collective, dans ses variables historiques et géographiques, que le XXe siècle a fini de reconduire à « la honte d’être un homme » (selon la formule de Deleuze, tirée de Primo Levi), il n’y a pas de césure mais recouvrement et imbrication de l’une dans l’autre. De cette circulation (circularité) permanente, la forme de l’essai, foisonnant d’exemples, en témoigne avec habileté. Car plutôt que de céder aux classifications strictes et définitives de ce qui serait une typologie des hontes, l’auteur opère certes des choix, mais toujours en mettant en valeur, voire en proposant des parentés souvent très originales entre les œuvres, autorisant ainsi avec bonheur une mise en dialogue des textes eux-mêmes. Ainsi de ces rapprochements insolites entre des auteurs apparemment sans lien (Mishima, Coetzee, Rushdie) ou restés jusque-là impensés (l’angoisse de la ressemblance aux parents chez Duras, Zorn, Memmi, Nizan). La problématique de la honte n’a pourtant rien de linéaire, elle se complique même au fil des lieux, des époques, et à l’évidence, « il y a des héritages plus lourds que d’autres ». Ainsi de celui « du temps d’après Auschwitz, la Kolyma et Hiroshima » où écrire y devient une concession honteuse en soi-même, une vanité (Broch, dans La Mort de Virgile), quand ce n’est pas « une faute supplémentaire ».
En réalité, en portant à son point ultime la mauvaise conscience de l’écrivain, le XXe siècle n’a fait qu’exacerber « l’ambivalence de la posture écrivante », constamment déchirée entre la honte à/d’écrire et l’orgueil, « sa compagne secrète ». Assurément on touche là l’intérêt majeur de l’essai de Martin qui est de ne jamais dissocier la honte de son corollaire, encore plus inavoué : l’aspiration à la gloire. « Le honteux (…) est un orgueilleux rentré. C’est parce qu’il ne peut être Dieu, un sujet pur, qu’il ne se sent plus rien. C’est son aspiration à la royauté qui fait de lui un ver de terre ». Non seulement la honte de l’écrivain doit logiquement s’accompagner « d’une sorte de croyance inébranlable en soi, en son génie singulier. Dans le cas contraire, elle invite à la rétention ». Mais aussi, qu’elle soit « un mécanisme de survie » (Kafka, Zorn) ou une consolation de l’avoir « exorcisée » (Duras, Leiris, Mishima), elle tend toujours à se confondre avec l’honneur perdu, et par suite, avec la « victoire » qui consiste à l’avoir reconquis par les mots : « franchissez cette honte, après l’avoir décelée, montrée, rendue visible. Il faut que l’orgueil sache passer par la honte pour atteindre à sa gloire » écrit Genet. En passer par sa déchéance, se donner les moyens de traverser ses manquements, ses lâchetés, c’est souvent parvenir à un savoir libératoire sur soi, à un principe de « lucidité » sur les autres (la Française tondue durant l’épuration dans Hiroshima mon amour de Duras), quand ce n’est pas, retournement ultime, en accéder à une forme de « sublime » (Hester Prynne, l’héroïne de La Lettre écarlate de Hawthorne).

Le Livre
des hontes

Jean-Pierre Martin
Seuil, « Fictions & Cie »
348 pages, 20

Toute honte écrite Par Sophie Deltin
Le Matricule des Anges n°78 , novembre 2006.
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