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Domaine français Être une femme

février 2007 | Le Matricule des Anges n°80 | par Thierry Guichard

Le quatrième roman d’Emmanuelle Pagano est proche d’être un chef-d’œuvre. Habité par la grâce, « Les Adolescents troglodytes » plonge au cœur de la féminité dans un pays d’enfance et de neige.

Les Adolescents troglodytes

Il va falloir compter sur Emmanuelle Pagano. En 2005, cette jeune romancière découverte en 2002 par les éditions du Rouergue faisait paraître un très sensuel troisième roman Le Tiroir à cheveux (P.O.L). Voici aujourd’hui qu’elle nous livre le plus beau roman qu’il nous a été donné de lire depuis des mois. Il y a quelque chose de lumineux et de doux dans la prose d’Emmanuelle Pagano, et même si, parfois, dans sa façon de circonscrire une scène, on sent la fabrique d’écriture, sa voix nous met toujours comme en présence du monde qu’elle construit.
Il y a un regard, d’abord, posé avec une attention généreuse aussi bien sur les choses, les paysages, les animaux, les êtres humains que sur, simplement, la lumière du jour. Il y a ensuite une grâce réelle dans le mariage des thèmes qui fait penser à une Dominique Mainard, celle de Leur histoire. Et d’ailleurs, l’univers des deux romancières est assez proche, puisque la famille, dans ce qu’elle tisse de liens charnels entre un enfant et sa mère, un frère et sa sœur est au cœur de plus d’un de leurs romans.
Mais entrons dans Les Adolescents troglodytes. Nous y pénétrons par la voix d’une conductrice de navette scolaire. Pas n’importe quelle conductrice, nous verrons cela. Pas n’importe quelle navette scolaire non plus : nous sommes dans un pays de montagne où les enfants des fermes attendent au bord de la route, parfois après quelques kilomètres de marche, le ramassage scolaire. Ils ne sont pas bien nombreux à l’aube à se rendre au collège, puis ensuite, les petits, à l’école. Une navette suffit, qui fait deux voyages : « un petit fourgon, portes coulissantes, quatre roues motrices, neuf places. » Et tous les jours d’école, notre narratrice Adèle, récupère au bord du chemin ses « ombres adolescentes » qu’elle ramènera. « Huit enfants, huit ados, matin et soir. » Elle nous les décrit, d’un geste, d’une attitude et l’on sent leur souffle matinal, les rêves dont ils sont encore les jouets. En quelques mots, la romancière tisse un cocon dans l’habitacle du fourgon avec fenêtre sur la montagne et un lac artificiel où fut ensevelie la maison d’enfance d’Adèle.
Sauf qu’Adèle, enfant, ne s’appelait pas ainsi. Puisque Adèle, enfant, était un garçon. Surprise, virage serré dans la narration lorsque la narratrice parle d’elle au passé masculin. On était là, entre bambins enlisés de sommeil et conductrice maternelle, attentive. On ne s’attendait pas à ce qu’elle fut il… Si le virage est serré, Emmanuelle Pagano le prend cependant en souplesse. Aucun accroc dans la narration ; la grâce, on vous dit.
Le thème de la féminité porté par la chair même de l’écriture, prend d’un coup un sens plus profond, plus radical. L’histoire secrète d’Adèle nous sera révélée peu à peu, sans artifices. Le roman s’inscrit dans une durée : du 1er septembre, jour de rentrée, au 17 février qui donnera sens au titre du roman. Mais cette durée-là n’est pas continue. Après le 1er septembre, nous nous retrouvons le 26 octobre, puis un jour en novembre, un autre en décembre et un pour la rentrée de janvier. La porosité qu’implique une telle structure narrative est aussi une douceur : le temps passe au rythme avec lequel doit passer le temps, le froid s’installe, la neige tombe sous les bourrasques du vent, et gomme les angles. Les histoires se mêlent : celle d’Adèle, celle de Minuit et de Lise dont la mère est une sorcière « qui dit bonjour comme si ça blessait ses lèvres sèches », l’histoire de la ferme familiale et du lac, celle d’Axel le frère d’Adèle revenu au pays y exercer son métier sur un chantier. Il installe des filets anti-sous-marins au flanc de la montagne qui menace la route d’éboulement. Un métier de funambule escaladeur qui n’est pas sans risque… Emmanuelle Pagano excelle aussi à rendre palpable la vie d’un pays confiné, où les langues ne se délient pas facilement, où le vent est une menace et où les histoires de fermes peuvent servir de mythologie locale. Surtout, de ces thèmes, elle sait trouver les accords profonds qui disent ce qu’Adèle tait. Les vaches par exemple jouent un rôle primordial dans l’impossible aveu de sa nature originelle : c’est par le souvenir (rêvé peut-être) d’une vache qui n’arrivait pas à mettre au monde son veau trop gros, que nous sont donnés les signes d’une révélation à venir. De même, c’est par le récit que les enfants font de ces vêlages tragiques ou pittoresques que le roman atteindra son climax. Les détails portent des échos qui formeront les harmoniques finales comme si nous étions constitués de tout ce qui nous entoure. On comprend alors cette attention précise aux choses et aux êtres. Elle est le gage d’une vie qui ne sera jamais plane.

Les Adolescents
troglodytes

Emmanuelle
Pagano
P.O.L
212 pages, 14,90

Être une femme Par Thierry Guichard
Le Matricule des Anges n°80 , février 2007.
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