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Jeunesse Emporté par la bande

mars 2007 | Le Matricule des Anges n°81 | par Malika Debaa

À travers l’histoire violente d’un groupe d’adolescentes, la Canadienne Carrie Mac peint une société à la dérive.

Bienvenue dans Le Monde de Beck. Le prologue de ce long roman a valeur d’uppercut cinglant laissant présager un KO imminent. Le lecteur découvre brutalement la violence insensée que subit April, une adolescente surnommée « Dog », par une bande de filles. Harcèlement moral, humiliations, brutalités. Un condensé d’abjections.
Dès son arrivée dans la petite ville d’Abbotsford en compagnie de sa mère et de sa demi-sœur, Zoé pressent que quelque chose ne tourne pas rond. Elle « remarqua (…) le nombre impressionnant d’églises, à croire que la religion était une industrie locale (…) manufacturant des chrétiens modèles pour les congrégations sur le déclin ». L’endroit a quelque chose d’hystérique. Les noms des quartiers et des monuments sont « hors normes » : « église de la Béatitude, (…) Hauts de Paradis ». L’auteur gratte rapidement le vernis de ces noms sans sens, sans incarnation. Apparaît la béance, la vacuité d’une petite ville nouvelle sans mémoire, créée en plein champs : Abbotsford est un lieu sordide par excellence, perclus d’ « endroits minables ». Dans ce no man’s land, la religion, la famille et l’école ont fini de démontrer leurs limites. À Abbotsford, plus rien n’est tangible. La défection des liens sociaux est palpable. Un terreau fertile pour tous les déchaînements.
C’est dans ce cadre de désolation urbaine et psychologique que sévit la bande de Rebecca Anderson, dite Beck. L’auteur focalise sur le désœuvrement des adolescentes qui poussent les limites de la terreur toujours plus loin et contraignent leurs victimes à des réactions parfois paradoxales. Zoé tombe dans le piège. Elle fait partie, bon gré mal gré, de la bande de Beck. Carrie Mac flanque son héroïne d’un caractère ambigu qui met en danger Zoé et qui finit par la rendre plutôt antipathique au lecteur. D’ailleurs aucun des personnages de ce roman n’est attachant, tous agissent en montrant leur part sombre, leurs faiblesses. Pas de sentimentalisme possible ici. Le manque de réactivité d’April, le souffre-douleur, et de Zoé est effarant. Zoé elle-même ne comprend pas ce qui lui arrive. Elle s’est laissée initier par Beck pour répondre à une provocation et se retrouve acculée à participer passivement au harcèlement d’April.
Les effets de malaises sont vraisemblablement recherchés et plutôt garantis, savamment servis par une écriture plate, sans relief, qui ne revendique aucun effet poétique. La phrase est plaquée, relatant dans une juste tonalité les vies mornes, la mollesse, le manque de réactivité de personnages sous influence.
Le roman laisse peu de répit au lecteur même lorsqu’il s’agit d’histoires d’amour. Ici, rien n’est apaisé. Les désirs sont refoulés ou contrariés et les frustrations sont nombreuses. Lorsque Zoé est témoin du viol d’une des filles du groupe, elle a une réaction physiologique immédiate : elle vomit. Ce que les mots ne disent pas, le corps finit par l’exprimer. Les corps sont souvent décrits stigmatisés par des souffrances inavouées, des mutismes profonds. April est recroquevillée, maigre, pâle, tout en elle respire la douleur ; Beck a été volontairement brûlée par son père et conserve ce souvenir de petite fille dans sa chair… Le corps brisé est symboliquement représenté dans une scène assez insoutenable lorsqu’April, terrorisée, demande de l’aide à Zoé après avoir découvert, la nuit d’Halloween, une poupée grandeur nature à son effigie, flanquée d’un couteau dans le cœur, pendue devant sa fenêtre. Alors qu’elles démembrent le corps pour le faire disparaître, Zoé « se demandait si les sensations étaient les mêmes quand on s’attaque à un vrai corps humain. Le craquement des os. La résistance du corps. Et cette impression de commettre un acte contre-nature. » Cette scène permet à Zoé de prendre conscience de la gravité de la situation et d’être enfin réactive face au danger, parfois au risque de sa vie. L’histoire se dénouera lentement grâce, notamment, à la puissance des mots.
Dans les trois-quarts du roman, la faillite de la parole est persistante, les mots ne sont plus porteurs de sens. Dans les lieux emblématiques comme l’église, la parole divine semble être une coquille vide ; la mère de Zoé fait des promesses qu’elle ne tient pas ; au sein de la bande, la parole d’honneur a une consistance flasque… ce qui permettra à Zoé de s’engouffrer dans la brèche pour sauver sa vie et celle d’April.
Carrie Mac a su traduire avec force de réalisme les effets pervers d’une société hypocrite, fondée sur des valeurs factices. Pour renforcer l’idée de fausseté, elle grossit le trait et introduit dans son récit des termes cinématographiques (« scène-clé », « décor »…) qui donnent à l’histoire une dimension de film d’horreur. Cette mise à distance donne du souffle à ce texte dense, très dialogué qui aborde aussi en toile de fond les thèmes de l’homosexualité et de l’alcoolisme.

Le Monde de Beck
Carrie Mac
Traduit de l’anglais
par Dominique Piat
Actes Sud junior
351 pages, 13,80

Emporté par la bande Par Malika Debaa
Le Matricule des Anges n°81 , mars 2007.
LMDA papier n°81
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LMDA PDF n°81
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