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Dossier Philippe Forest
Face au réel

mars 2007 | Le Matricule des Anges n°81 | par Thierry Guichard

Dans une série d’essais percutants, Philippe Forest trace une théorie du roman qui dessine un véritable manifeste.

Écrits pour des conférences ou pour des revues, les courts essais de Philippe Forest sont rassemblés depuis deux ans par les éditions Cécile Defaut. Trois titres avaient paru ; Nostalgies et autres labyrinthes une série d’entretiens avec l’écrivain japonais Oé Kenzaburô (en compagnie d’André Siganos), et deux volumes d’« Allaphbed » : La Beauté du contresens (sur la littérature japonaise) et De Tel Quel à L’Infini. Dans ce deuxième opus, l’écrivain explique le choix du nom de cette série : « d’un mot inventé par James Joyce dans son Finnegans Wake et exprimant le rêve d’un langage nocturne qui comprenant toute parole serait susceptible de s’épeler indéfiniment (Allaphbed), j’ai pris le parti de faire le titre d’une série d’ouvrages où j’envisage de rassembler désormais l’ensemble de mes essais critiques. » Aujourd’hui Allaphbed 3, qui paraît, marque une évolution considérable dans la réflexion de l’écrivain. Ce n’est plus tant vers la littérature des autres que se tourne ici l’essayiste, mais vers la sienne propre. Le Roman, le réel, en effet, s’appuie essentiellement sur l’expérience du Philippe Forest romancier pour bâtir, et explorer, une théorie de la littérature.
Écrits souvent dans un souci de clarté, les textes qui composent Le Roman, le réel, condensent toute une éthique de la littérature. Le volume reprend Le Roman, le Je paru aux éditions Pleins Feux en 2001 auquel s’agrègent des textes écrits depuis 1998, publiés en revues ou inédits mais qui « relèvent tous d’une seule et même démonstration (…). Une même thèse s’énonce en effet toujours dans ces pages même si elle le fait à chaque fois dans une forme particulière et sous un jour différent. » On voit par là que l’écrivain emploie la même méthode de « reprise » pour ses textes théoriques que pour ses romans. Ce terme de « reprise », emprunté à Kierkegaard, via Robbe-Grillet, est explicité d’ailleurs dans cet essai roboratif.
Quelle est cette « même thèse » qui s’énonce tout au long du livre ? Dans son avant-propos très pédagogique (ce qu’il faut saluer), Philippe Forest la résume en peu de phrases : « le roman répond à l’appel du réel tel que cet appel s’adresse à chacun dans l’expérience de l’ « impossible », dans le déchirement du désir et celui du deuil. Quelque chose arrive alors qui demande à être dit et ne peut l’être que dans la langue du roman car cette langue seule reste fidèle au vertige qui s’ouvre ainsi dans le tissu du sens, dans le réseau des apparences afin d’y laisser apercevoir le scintillement d’une révélation pour rien. » On pense, bien sûr, aux épiphanies de Joyce, convoqué ici parmi beaucoup d’autres. Cette idée, qui développe ensuite ses ramifications, trouve très rapidement un écho qui dépasse largement le cadre de la littérature. Puisqu’il s’agit d’évoquer le réel, Philippe Forest précise rapidement que ce réel-là n’a rien à voir avec celui auquel s’accroche le réalisme littéraire qui fait les beaux jours des marchands de best-sellers....

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