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Domaine français Face au tableau noir

mars 2007 | Le Matricule des Anges n°81 | par Jean Laurenti

Dans ses romans, Marie NDiaye cherche à capter la part d’étrangeté qui gît au fond des vies en apparence tranquilles, toujours guettées par le dérèglement. Nouvelle variation avec « Mon cœur à l’étroit ».

Mon coeur à l’étroit

Certains d’entre nous consacrent une bonne part de leur énergie à se bâtir une vie enviable, désirable. Ils s’efforcent d’accéder à la reconnaissance professionnelle, de se parer de maints signes extérieurs de distinction sociale, ou de signes plus subtils encore parce que décelables par les seuls initiés, des options intellectuelles, voire spirituelles qui les élèvent au-dessus de la masse roturière des jouisseurs.
Découvrant à la fin du roman la voiture « blanche, énorme » de son fils chez qui elle a trouvé refuge, Nadia, le personnage principal du nouveau roman de Marie NDiaye, se remémore le mépris qu’elle et son mari vouaient à ce type de possession : « Que n’avonsnous dit, Ange et moi, sur les acheteurs de grosses voitures (…), de quelle hostilité furieuse ne les avons-nous accablés, nous qui fièrement et vertueusement comprimions nos larges corps dans l’espace réduit de la Twingo (…) et (ça) nous excitait de savoir que l’autre savait que nous aurions largement pu, nous aussi, si nous avions voulu, nous offrir cette stupide splendeur, cet ornement vulgaire de notre tranquille réussite. »
Le roman tout entier repose sur les épaules de cette institutrice de 50 ans qui en est aussi la narratrice. Elle et Ange, son mari, sont instituteurs. Ils se sont connus à l’école élémentaire de Bordeaux où ils enseignent. C’est pour satisfaire son désir d’une vie en tout point accomplie que Nadia a décidé de divorcer de son mari électricien et d’épouser Ange, auteur d’articles sur la pédagogie.
Au moment où le récit débute, la vie de ces enseignants vertueux et respectés est en train de basculer. Élèves, collègues, mères de famille, tout le monde depuis quelque temps les considère avec crainte et hostilité, sans que rien ne se soit produit qui puisse justifier ce changement. « Dieu sait que je cherche, Dieu sait qu’Ange, la nuit, cherche et se tourne et cherche encore et se retourne au lieu de profiter bien légitimement du sommeil nécessaire à notre tâche d’enseignants patients, fidèles, infatigables. »
Le récit va progresser ainsi, au fil des questionnements de plus en plus angoissés de Nadia, et des transformations dont tous deux sont les victimes. Pour Ange, c’est une blessure reçue au flanc droit dans des circonstances mystérieuses et qui va rapidement empirer au point que son corps va être gagné par la putréfaction. Nadia, quant à elle, une femme dont on devine qu’elle a été belle, grossit de plus en plus et doit déplacer sa « chair excessivement abondante » dans un Bordeaux brumeux et labyrinthique pendant que son mari se décharne sur son lit de douleur.
Naguère dédaigneux à l’égard de tous les gens du voisinage, ils doivent accepter l’intrusion d’un homme qui s’installe chez eux pour leur porter secours et les gaver de ses préparations culinaires sophistiquées. Il s’agit du « grand Richard Victor Noget », un enseignant retraité et auteur de traités sur l’enseignement, que jusque-là ils avaient « implicitement considéré comme une parfaite nullité. » Nadia va devoir peu à peu renoncer à cette sorte de mépris dont elle gratifiait tous ceux qui ne s’inscrivaient pas dans la dynamique professionnelle et sociale qu’elle a élue comme la seule valable.
Outre la construction d’ensemble, la mise en scène des situations incongrues ou effrayantes qui le jalonnent, la réussite de ce livre repose sur l’écriture singulière de Marie NDiaye : un usage rare de la langue qui installe à l’intérieur même de la phrase une étrangeté tranquille et inquiétante ; qui fait mine de désigner simplement les choses et, ce faisant, les soumet à un éclairage insolite, les soustrait à la banalité. C’est la parole des protagonistes et en premier lieu celle de Nadia, la narratrice qui introduit ce flottement, ce tremblement, ce constant décalage qui font que rien n’est jamais dit ou situé de la façon attendue : « Nous aimons l’odeur des couloirs quand, le matin, encore seuls, nous ouvrons notre classe bien ordonnée et que le tableau propre, le sol brillant, l’attente modeste des objets si endurants et persévérants, toute cette tranquille constance en quelque sorte nous saute à la figure, nous rappelant amicalement qui nous sommes. »
Le récit de la descente aux enfers de Nadia rappelle l’onirisme noir des romans de Kafka ou du cinéma expressionniste de Fritz Lang. On sent planer l’ombre de K. sur tel dialogue du roman. À Noget qui lui assène ses sentences, Nadia demande : « C’est donc une faute de ne pas vous connaître ? Oui (sa voix douce, assurée, séductrice et douce, sans chaleur). Tout ce que vous ignorez parle contre vous. » Le sentiment de la faute s’insinue par ailleurs de plus en plus profondément dans la conscience de cette femme qui avait tout fait pour que sa vie apparaisse comme exemplaire, soit un modèle de réussite et d’accomplissement. Étourdie par son autosatisfaction, elle avait chassé de sa mémoire tout ce qui aurait pu contrarier cette image idyllique de soi : le reniement de ses parents et de ses origines, le calcul comme seule hygiène de vie, la brutalité déguisée en amour maternel, le profond mépris pour les autres, tous ces minables…Il fallait bien qu’à chaque station, quelques cadavres surgissent du placard et demandent des comptes.

* Gallimard publie également Puzzle (Trois pièces), que Marie NDiaye a co-écrit avec Jean-Yves Cendrey

Mon cœur
à l’étroit

Marie NDiaye
Gallimard
299 pages, 17,50

Face au tableau noir Par Jean Laurenti
Le Matricule des Anges n°81 , mars 2007.
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