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Poches Ce qui échappe

mars 2007 | Le Matricule des Anges n°81 | par Lucie Clair

Comment un musicien né d’un bosquet de lauriers consacré à Apollon régna sur Rome par dédicace : le chant poétique de Pierre Michon défie le temporel.

L' Empereur d’Occident

Illustration(s) de Pierre Alechinsky
Editions Fata Morgana

Il faut lire L’Empereur d’Occident au moins deux fois la première pour ce mystère qui se défroisse, sous une voix perspicace et précise lecture palpitante, de découverte, haletante jusqu’au dénouement final. La seconde pour la saveur d’apprécier les multiples indices posés par un Michon possédé par son récit se dire ah c’était dit, là… et connaître la virtuosité d’une construction littéraire à l’aulne des coïncidences auspicieuses de l’Histoire. Cela même pourquoi il faudrait ne rien déflorer de l’intrigue, la laisser se donner à la curiosité des lecteurs il n’en sera dit que les contours, promis.
En l’an 395 « du Christ », à la mort de l’empereur de Rome Théodose, l’Empire avait été divisé entre ses deux fils : Honorius en Occident et Arcadius en Orient. Mais l’empereur d’Occident est faible et les invasions barbares déferlent sur l’Italie. En 410, Alaric le Goth entre dans Rome, poursuit son avancée vers le sud, puis meurt, de la fièvre des marais, dit-on. Dans ses troupes, un poète levantin, joueur de lyre, chante « Ulysse dialoguant avec les grands cadavres bavards » il est l’alter ego secret du « colosse ».
Des années plus tard, l’amitié ne peut être fortuite entre le vieil homme assis sur les marches surplombant l’anse de Lipari « face au Stromboli » et le narrateur, jeune homme ambitieux qui semble « n’avoir de bornes qui ne puissent être culbutées ». Rencontre initiatique entre deux destins liés par Alaric, figure du Père multiple dont « le regard démentait tout autre regard, niait tout rival, et ne voyait peut-être au-delà de vous que quelque chose de désolant et de fascinant ». Un être végétal mené par le mystère que lui murmure le musicien : « ce n’était pas le goût de l’or, non, pas celui des massacres, pas celui d’être le premier des vivants ; c’était cette phrase infinie qui toujours nous échappe, va ailleurs avec les nuages, ne rejoint que le cadavre ; c’était ce qui lui faisait défaut, et c’était peut-être le monde. Pour ce gouffre, je jouais de la lyre. » Un père idéal pour son auditeur qui fut enfant otage de sa cour, et avec ses frères adoptifs, « avait aimé l’absence d’Alaric. » Il sera en 451, « dans [la] plaine de Châlons » Aetius, vainqueur d’Attila un autre de ses frères de lait.
Par une nuit épaisse où le récit du vieillard efface jusqu’aux étoiles en verso du portrait de Goya dans Maîtres et serviteurs, son opus suivant, plus sombre Michon éclaire l’espace commun à l’art et au pouvoir, et leur impossible conciliation face à l’énigme de la puissance. Ici, réside l’insaisissable effleuré du bout des doigts, qui nourrit et assoiffe, engendre l’art et en est vorace. Alaric en est la figure mythique, parce qu’il « aspirait au soleil, parce que cette seule fournaise eût pu l’apaiser ». Par ce à quoi le Père aspire, il génère : « parce qu’il me demandait le soleil et qu’il savait bien que je ne pouvais le lui sortir de ma manche, à cause de cela, ma petite flamme exaspérée brûlait pure, sans cesse plus haute et plus claire. » Allégorie incarnée par ces fils spirituels tous deux ont été abandonnés par leurs géniteurs en espérance d’une filiation plus précieuse encore, et improbable car « le Fils jamais ne rejoint le Père, ils courent, courent après une musique qu’ils n’atteignent pas, ils courent après l’Esprit. Et l’Esprit lui-même… » la quête de la part manquante de l’homme, judicieusement insérée dans les premiers temps chrétiens de « l’ineffable antériorité du geste sur la main » est douloureuse, colérique, mais non dénuée d’humour.
Repris par Verdier en poche, L’Empereur d’Occident était paru chez Fata Morgana en 1989, accompagné d’illustrations d’Alechinsky. On y retrouve des accents de La Pesanteur et la grâce de Simone Weil : « j’étais heureux, heureux de ne pas suffire mais de m’efforcer sans trêve vers ce qui serait suffisant, si cela existait », on y goûte au merveilleux de l’inspiration, au sens premier du terme, d’un souffle mystique dirigeant, propulsant l’humain vers le très haut et le très grand de soi dans les moments les plus humbles.

L’Empereur
d’Occident

Pierre Michon
Verdier poche
79 pages, 4,50

Ce qui échappe Par Lucie Clair
Le Matricule des Anges n°81 , mars 2007.
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