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Domaine français Au-dessus du volcan

mai 2007 | Le Matricule des Anges n°83 | par Thierry Cecille

Loin des clichés qui courent sur l’Afrique, Anne Vallaeys nous offre, du « Congo maudit pour tant de richesses », une vision personnelle et aiguë.

Indépendance Cha Cha

Indépendance cha cha to zui e, Ô l’indépendance nous l’avons eue », chantent en 1960 les futurs citoyens du Congo libre et chante aussi Anne Vallaeys, alors enfant, fille d’un ingénieur agronome, broussard respecté des villageois, « ultime représentant de l’autorité belge à Mvuazi ». Mais, après avoir espéré que cette indépendance se ferait paisiblement, et que ces techniciens, dévoués à cette terre, pourraient faire profiter de leur savoir cette nation neuve, il leur faudra fuir, sans rien emporter que des souvenirs, des regrets ou des remords. La famille Vallaeys s’installera en France, le père s’efforcera de suivre, de loin, avec passion et tristesse, les troubles et aléas de ce pays perdu dans tous les sens du terme mais il ne répondra que laconiquement aux interrogations de sa fille, lorsque celle-ci, devenue écrivain, tentera de mieux comprendre ce qui était arrivé. Collaboratrice de Médecins Sans Frontières (dont elle a retracé l’histoire dans MSF, la biographie, en 2004), elle se voit proposer, afin d’en tirer quelques « papiers » qui pourraient réveiller l’opinion assoupie, de rejoindre une mission au Kivu, à l’est du pays, « zone rouge », « au cœur du merdier », où des forces rebelles (aux ordres des puissants voisins) s’opposent aux forces gouvernementales. Elle accepte dans l’espoir teinté d’angoisse de retrouver le lieu natal. Avec, à la fois, force et simplicité, émotion et justesse, elle mène ce récit, alternant sans jamais forcer le parallèle la description de l’anarchie actuelle, dans ce pays à bout de souffle, et la situation qu’il lui fut donné de vivre dans les temps qui précédèrent l’indépendance et l’exil forcé. Comme dans les meilleurs livres de Jean Hatzfeld (la proximité du Rwanda établit ce lien), la narratrice n’hésite pas à nous offrir une vision délibérément subjective comme si l’objectivité journalistique n’était qu’une posture, guère éloignée de l’indifférence qui protège mais en même temps d’une grande précision. Comme son père le fit en son temps des citations de ces dossiers paternels nous permettent, à la fois, de mieux comprendre ses ambitions, mêlées d’illusion, et d’approcher le secret de cet idéaliste que l’Histoire trompa elle accumula sans doute, durant ce voyage, quantité de notes, de choses vues, de bribes de dialogues puis procéda à un véritable travail de mise en forme, pour leur donner vie. Nous découvrons alors, en des portraits rapidement esquissés mais efficaces, des membres, français ou locaux, de MSF, des fonctionnaires ou de simples paysans, les uns comme les autres tentant de lutter contre le désespoir et la ruine. « On ne néglige rien de ce qui aide à vivre », on se bat, avec ténacité, contre la corruption généralisée, la succession de régimes au mieux inefficaces, au pire cruels et violents. La misère et les maladies risquent de venir à bout des populations qui ont survécu aux guerres enchevêtrées, on assassine les « enfants des rues » quand leurs rapines ou leurs viols dépassent la mesure, d’autres n’ont plus qu’à s’engager dans les troupes du plus offrant : « En ces temps décivilisés, la guerre des enfants est de règle désormais ». Dans Goma, le torrent de lave de la dernière éruption du Nyiaragongo, « a cisaillé la ville en deux segments avant de se pétrifier ». La capitale Kinshasa, quant à elle, offre des « décors stupéfiants » où la laideur le dispute à la débrouillardise, où le chaos recèle et révèle aussi une énergie débordante. Anne Vallaeys parvient enfin, en des descriptions âpres ou comme empreintes d’une nostalgie retenue, à nous faire approcher la beauté du pays lui-même, de ces collines ou de ces plaines, terres « de violence et plénitude emmêlées ».
Si certaines lignes murmurent comme un requiem douloureux ( « Qui jamais saura le nom des morts dans un tel pays dont, à force d’abandon, nul ne connaît plus les vivants ? » ), la vie l’emporte, et le courage d’une résistance fragile mais indomptable résonne parfois dans une « une moquerie incommensurable, un rire de tragédie ». Est-ce là tout simplement, comme elle le rappelle, ce que Simenon percevait déjà avant-guerre : « L’Afrique, elle vous dit merde… » ?

Thierry Cecille

Indépendance Cha Cha
Anne Vallaeys
Fayard, 291 pages, 19

Au-dessus du volcan Par Thierry Cecille
Le Matricule des Anges n°83 , mai 2007.
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