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Domaine français Guerre et plaies

septembre 2007 | Le Matricule des Anges n°86 | par Jean Laurenti

Sur les hauteurs d’un bourg de la France occupée, Richard Morgiève installe un bordel et nous offre une fable cruelle et juste sur la nature humaine dans la déroute.

Miracles et légendes de mon pays en guerre

Vu d’en haut, l’exode aurait la forme d’interminables colonnes de fourmis affolées, abasourdies par la débâcle de l’armée et l’invasion du pays. Le diable, qui désormais serait chez lui sur la terre comme au ciel, se réjouirait de ce spectacle pimenté par le carnage des avions Stukas sur les populations sans défense. On est au printemps 1940 et ce n’est pas l’année du dragon, comme l’indique le zodiaque chinois, mais celle du « rat géant », démon en passe de ravager l’Europe tout entière. C’est dans ce paysage dévasté que Richard Morgiève installe sa troupe de personnages : un proxénète, ses trois « nièces » et un petit enfant, tous jetés sur les routes par le Blitzkrieg. Lui, c’est Saint-Jean, « le mac », un demi-sel parisien du faubourg Saint-Denis, chassé du sérail par la guerre, certes, mais surtout par Hernandez le Gillette, un maquereau mieux outillé que lui. Les trois filles sont Roseline, la favorite du mac, Josette, pieuse jeune femme, convaincue que sa vie de putain est une épreuve que le Très-Haut lui impose et Fortuna, dont la beauté et la cécité sont, depuis son enfance, instrumentalisées par ses souteneurs. Quant à l’enfant, le petit Pierre, Saint-Jean l’a trouvé dans une valise et l’a emporté pour remplacer le bébé de Fortuna, mort en chemin. C’est à travers les yeux de cet enfant, dont l’origine et les facultés hors du commun resteront un mystère, que le récit va se déployer.
Richard Morgiève revient sur une époque qu’il a déjà explorée, notamment dans son roman autobiographique Un petit homme de dos. Quoique ces deux livres soient de nature et de tonalité fort différente, quelques thèmes s’y font écho telles l’activité condamnable de l’homme (ici le proxénétisme, là le marché noir), l’intensité de la relation père-fils, ou encore le souci de faire émerger derrière la violence, la cruauté et les compromissions, toute la complexité d’un personnage. La langue, que Morgiève a coutume de bousculer est ici passablement triturée, souvent crue, imprégnée de la gouaille des faubourgs et du parler marmot, portée par une phrase délestée de la ponctuation superflue. « C’est la nuit elle a beau écarter les cuisses, sa touffe est si noire qu’on voit pas sa vulve. Moi qui en suis sorti depuis pas si longtemps que ça je m’en fous, moi ce que je veux c’est la lune le nichon blanc de ma mère et je crie ma faim pour le mordre. Alors Saint-Jean me met au sein de Fortuna (…). Ça va te soulager dit-il et perdons pas de temps à parloter pour que dalle, le petit Pierre est pas mort pour rien le revoilà. »
Pour le quintette débraillé, l’exode va prendre fin dans un paysage brumeux de marécages annonciateur des côtes normandes. Comme tout le monde, le mac avait mis le cap vers le sud, mais en plus d’être analphabète, il est dénué de tout sens de l’orientation. « Le soleil semble bouger là-dedans, rouge biscornu. Un soleil de terre, un nabot dingue et moche. Un soleil pour un monde de pauvres tubards et d’alcooliques. C’est vers cette aberration que Saint-Jean se dirige à grandes enjambées et ce soleil se lève d’un étage, d’un détail à chaque pas. » L’astre aperçu est en réalité une gigantesque villa « bancale immense torturée comme une racine de gingembre. Toute rouge avec une vierge sur un des toits. Une vierge rouge, monstrueuse, pissant sans gêne ses menstrues. » La demeure, « La Riviera », domine un « bled pourri » dont le mac déchiffre sans peine le nom : Le Faubourg. Il décide de s’y installer. La Riviera hébergera la famille ainsi que le bordel, car il faut bien que les affaires reprennent. Le Faubourg (surnommé Madagascar) est tout proche de la petite ville de Beurque, occupée par les « Benz », lesquels trouvent parmi les « Peugeot » du cru d’actifs collaborateurs. La petite entreprise du mac va rapidement trouver son rythme de croisière avec la clientèle benz. C’est à la Riviera, dans la proximité du bordel, dans le marais et les rues de Madagascar que l’enfant trouvé va grandir et découvrir son pouvoir de guérison. Richard Morgiève donne vie dans ce livre à une galerie de personnages (résistants de toute heure, collabos, meurtriers) qui, même si elle penche un peu du côté de la caricature mais après tout, l’outrance est franchement assumée dans l’ensemble du roman et elle n’est jamais gratuite, confirme chez lui un art du portrait qu’on a un peu perdu de vue dans le paysage littéraire contemporain. Saint-Jean est le protagoniste le plus intéressant du roman : chez lui la bêtise crasse, les agissements détestables voisinent avec un sens aigu de la psychologie et un réel intérêt pour les autres. Les événements extérieurs et les rencontres le font évoluer. Il avance vers quelque chose qu’il définit lui-même comme l’acquisition d’une conscience, grâce notamment à ses conversations avec Claude, le prêtre atypique et perspicace qui lui apprend à lire. Le roman est saturé de références et de symboles religieux dévoyés, piétinés, profanés, mais aussi magnifiés dans l’horreur. Et au final, l’image de Saint-Jean, le mac, et du petit Pierre, debout dans la lumière d’après l’Apocalypse.

Miracles
et légendes
de mon pays
en guerre

Richard MorgiÈve
Denoël
331 pages, 20

Guerre et plaies Par Jean Laurenti
Le Matricule des Anges n°86 , septembre 2007.
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