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Domaine étranger Les maux du silence

octobre 2007 | Le Matricule des Anges n°87 | par Thierry Cecille

L’enfance, perdue, peut devenir une malédiction. C’est cette fatalité qu’affronte le pathétique Bard, dans la Norvège désolée de Jon Fosse.

La Remise à bateaux

Je ne sors plus, une inquiétude m’a envahi et je ne sors pas. C’est cet été que l’inquiétude m’a envahi. J’ai revu Knut, ça faisait bien dix ans que je ne l’avais pas vu. Knut et moi on était toujours ensemble. Une inquiétude m’a envahi. Je ne sais pas ce que c’est, mais l’inquiétude me fait mal dans le bras gauche, dans les doigts. Je ne sors plus. » Un homme est seul, réfugié dans le grenier de sa maison. On l’imagine : penché sur les feuilles qui s’accumulent, rien d’autre, dans le silence, que le crissement de la plume sur le papier et, parfois, les bruits discrets de sa mère qui marche en dessous ou, dans le lointain, le ressac des vagues dans le fjord. Il écrit, écrit-il, il ne peut cesser d’écrire pour faire front contre ce qui l’assaille et qu’il ne peut cerner autrement qu’en posant sur la page, mot après mot, le flot continu, harcelant de cette parole intérieure, de ces vagues de phrases qu’une tempête agite, cette « inquiétude » qui, littéralement, l’empêche de vivre.
Ce roman a été écrit en 1989 - mais Jon Fosse, jusqu’aujourd’hui, était surtout connu comme dramaturge. Claude Régy l’avait découvert et avait mis en scène plusieurs de ses pièces : sans doute y avait-il trouvé la même part du feu faite au silence, à l’indicible, au mystère des êtres et du monde qui nous environne - et qui est à la fois beauté et douleur. Les dialogues que contient ce monologue sont, ici aussi, dans leur simplicité, d’une grande justesse, savent mimer ce que les propos quotidiens, apparemment anodins, peuvent receler ou masquer de dangereux ou douloureux non-dits : « Mais des nanas, t’en as pas, dit-il. Non, en effet, dis-je. Il serait peut-être temps. Je ne réponds pas, je crois remarquer quelque chose dans sa voix, je ne sais pas quoi, mais je remarque quelque chose dans sa voix ». Puis, entourant les personnages, les englobant plutôt, il y a aussi la présence des éléments, mis en place par petites touches, comme en passant : l’océan, la terre, la pluie - et cette « remise à bateaux », lieu de rencontres mais aussi symbole d’un passé peut-être très lointain mais qui survit encore dans un pays que la modernité n’aurait qu’effleuré. Et que s’est-il passé ? Nous devinons peu à peu qu’il s’agit d’enfance, de nostalgie, de solitude, de désir empêché, d’amour frustré, puis de jalousie, de violence, de rancune et de haine rentrée : « Toute une vie en quelque sorte, ce n’est plus grand-chose maintenant, c’est toujours comme ça, à la fin il n’en reste plus rien, ça disparaît, tout change, et ce qui existait autrefois devient quelque chose d’entièrement différent, ça devient tout petit, rien du tout, c’est comme ça, on n’y peut rien, c’est comme ça. » Mais tout cela vient au jour dans l’hésitation, les tours et détours de la parole. Il ne s’agit pas là d’une logorrhée machiavélique et retorse à la Thomas Bernhard, ni du bavardage métaphysico-ironique de certains narrateurs-parleurs de Beckett, nous sommes bien plus près d’une parole analytique, de ce que tenterait de dire, sous le contrôle de l’attention flottante mais aiguisée du psychanalyste, un patient : un être en souffrance. Celui qui parle ici laisse sans doute à l’inconscient le pouvoir de construire, dans le morcellement et le ressassement, ce qui, ne l’oublions pas, nous est tout de même présenté, dès les premières lignes, comme un « roman ». Où est le réel ? Où est le fantasme ? La construction même de l’œuvre, ses trois parties inégales, les minces indices qu’introduisent les distorsions, les rectifications, les lapsus, nous devons, nous aussi, être attentifs à tout cela, si nous voulons, modestement, approcher « ce sentiment bizarre qui change tout le temps », le secret d’un homme.

La Remise
à bateaux

Jon Fosse
Traduit du norvégien par Terje Sinding
Circé
154 pages, 15,50

Les maux du silence Par Thierry Cecille
Le Matricule des Anges n°87 , octobre 2007.
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