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Zoom L’or et l’ordure

janvier 2008 | Le Matricule des Anges n°89 | par Richard Blin

Derrière l’évocation d’anges cannibales conjuguant leur infernale beauté à la douceur du lait des louves, c’est son autoportrait - anamorphosé - que Jean Billeter peaufine dans son troisième roman.

Ses coups de griffe ont du style, ses lamentos saignent comme des couteaux de givre. Véhémence, morsure et outrance, Jean Billeter est un enlumineur d’âmes douloureuses, un orpailleur en quête de la grâce, n’écrivant qu’au bord de l’effritement et de la dislocation intérieure. Ses romans sont de la tripe tressée, de l’amour tordu, surchauffé, sur fond d’immense solitude. Après l’Enfer de Dans la chambre du pornographe (2004), et le Purgatoire de Raspoutine et la biche fauve (2007), voici le Paradis. Mais ici le Jardin des délices relève d’un univers en trompe-l’œil où le serpent n’est pas toujours celui qu’on croit. Drôle de jardin d’Eden où Thanatos et ses doubles érotiques mènent la danse.
Tout commence avec la demande d’une jeune inconnue qui propose au narrateur une sorte de jeu érotique consistant à lui écrire de petites histoires cruelles en échange de l’abandon progressif de son corps, qu’elle lui livrera corps et âme jusqu’à devenir son esclave - demande accompagnée d’une photo la montrant nue, « cambrée au-delà du raisonnable ». Il accepte. « L’instinct de chasse est le plus fort ». Il veut l’assujettir. Alors il lui raconte ses voyages, ses amours, l’appel de la chair comme celui de l’écriture. Le tout formant la suite de l’autoportrait à peine déguisé qu’il avait commencé avec Dans la chambre du pornographe et poursuivi dans Raspoutine et la biche fauve.
Une expérience transmémorielle - « Ce n’est pas moi qui écris, ce sont toutes ces voix venues du passé qui parlent en moi » - où la face claire de l’âme étreint sa face obscure. C’est qu’à jamais marqué par son enfance, à Morges, sur les rives du lac Léman, dans la chambre qui fut celle de Louis Soutter (un homme à l’étrange destinée, qui, après avoir étudié le violon à Bruxelles et épousé une riche américaine, partit pour faire fortune aux États-Unis avant de revenir ruiné, en Suisse, où il finit dans un asile en dessinant des femmes nues avec ses doigts), Jean Billeter n’en finit pas de chercher l’inexistante frontière entre le cauchemar et la réalité. Dans un monde où ni Dieu - qui « décide lequel de Ses enfants va mourir de faim, avoir les jambes arrachées sous un tramway, gagner quelques centaines de millions en boursicotant » -, ni la statue de la Liberté, « cette idole illuministe, rivale des vierges colossales », ni Staline - « Chaque fois qu’il tue, déporte et opprime une moitié de l’humanité, l’autre moitié lui lèche les bottes » -, ne trouvent grâce à ses yeux, on pouvait espérer que l’amour, si du moins il existe ailleurs que chez Madame Butterfly et Puccini, ou Tristan et Isolde et Wagner, apporte un peu de baume… Hélas, il n’en est rien. Et au fil des rendez-vous qu’il donne à sa belle, des confidences qu’il lui fait, des scènes qui s’enchaînent, des femmes qui se succèdent, force est de constater que c’est souvent le désespoir qui recèle les voluptés les plus ardentes. C’est dire combien le livre prend vite des allures d’échiquier où le torride et le noir absolu alternent, où chacun pousse ses pions, où le chasseur devient le chassé, où les coïncidences et les échos (des phrases entières se retrouvant, littéralement transposées, d’un livre à l’autre…) se mettent à fonctionner comme des moments de parfaite ironie. D’ailleurs chaque femme aimée n’est sans doute que l’avatar d’une autre, telle notre jeune et hardie héroïne qui se trouve porter la même montre que Béatrice, la compagne du narrateur de Dans la chambre du pornographe - la montre qu’un officier russe avait donné à leur mère à la libération du camp d’Auschwitz.
Un livre qu’emporte un tourbillon ardent de beautés fauves, et qu’irriguent d’aussi inquiétantes questions que celles de savoir « qui domine qui ? », comment échapper à son destin, aux images qui nous hantent, ou à son enfance, surtout quand celle-ci a porté à son plus haut degré d’émotivité le pouvoir de s’identifier à l’autre. Comment s’étonner alors, qu’ayant écrit ses premiers poèmes dans le grand cimetière orthodoxe de Tbilissi, avec pour seul ami, un fossoyeur en qui elle voit une sorte d’Orphée ; qu’ayant adoré la « fascination horrifiée » dans laquelle la plongeait la lecture des tortures endurées par les martyres chrétiennes, que Mlle de Zohiloff aime la neige, les romanciers japonais, l’odeur du cuir neuf et le fouet ? Qu’elle n’ait pour seule ambition que de « fixer à tout jamais la magie périlleuse de la souffrance consentie » ? Mais contrairement à ce qu’escomptait son maître, plus elle se soumet, plus elle lui échappe.
Des portraits de femmes en porteuses de foudre, en chasseresse sachant joindre les soupirs de la sainte aux cris de la louve. Des scènes d’une exquise cruauté que Jean Billeter transforme en blasons qui disent l’infinitude du désir et la « folie rectangulaire » de l’écriture, celle qui renvoie à « ces saloperies de murs » qui toujours se referment sur lui, ceux de la chambre du pornographe… de son enfance. Ainsi quand, à la fin du livre, le narrateur précise que désormais il « habite un rectangle de silence blanc et cru », on ne peut que repenser à cet aveu de Louis Soutter, le pornographe, que Jean Billeter a placé en exergue de son premier livre : « Quelles angoisses afin d’habiter un cube blanc et simplement à moi ! »

Parfois si louve…
Jean Billeter
Éditions Jacqueline Chambon
138 pages, 15

L’or et l’ordure Par Richard Blin
Le Matricule des Anges n°89 , janvier 2008.