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Zoom Le poids vivant des mots

mars 2008 | Le Matricule des Anges n°91 | par Sophie Deltin

Un homme perd les mots. Dans cette régression, qui le ravit à son être social et aux apparences, c’est sa présence au monde qui se modifie. Un premier récit troublant de Ryad Girod.

Ryad Girod, né à Alger en 1970, a peut-être été inspiré par l’écrivain autrichien Hofmannsthal. Comme Lord Chandos, l’aristocrate élisabéthain de la fameuse lettre éponyme, le narrateur de ses Ravissements se voit un beau jour frappé d’une étrange « maladie », dont le plus clair symptôme est l’incapacité de trouver les mots. Cela se passe au bureau, au Département National de Linguistique, et l’homme qui en pleine séance de travail, se retrouve dépossédé des mots, comme déserté par eux, non seulement ne les comprend plus mais ne peut plus les proférer. « J’avais l’impression que les parties qui me composent s’étaient distendues, qu’elles n’entraient plus en résonance et que plus rien ne pouvait sortir de moi. » Acculé à sa propre impuissance, entrevoyant clairement le sentiment de fracture qui se profile avec le monde environnant, il n’a plus qu’à rentrer chez lui. Perdre les mots pour un linguiste spécialiste du discours politique n’est pas seulement le comble de l’ironie. Auto-censure, crise passagère ou malédiction irréversible, la « maladie » ne sonne-t-elle pas comme une condamnation, un rejet du principe même du langage de la communication, qui instrumentalise et asservit le verbe aux impératifs d’une efficacité toujours triomphante ?
En chemin, l’insolite va de nouveau faire irruption dans la vie du narrateur. Il s’agit d’un jardin dont la beauté le saisit littéralement : un arbre dont il écrase dans ses doigts les petites fleurs bleues et dont l’odeur l’étourdit jusqu’à le mettre totalement en décalage avec lui-même. Une autre fois, et dans le même jardin, ce sera une demeure avec des habitants mystérieux, dont les serviteurs sont enterrés à leur mort avec des graines d’arbre déposées sous la langue… De ce côtoiement de « situations « d’à côté » » desquelles le narrateur semble à chaque fois ne pouvoir revenir à lui-même et aux choses « qu’en surface », émerge un climat mental bien particulier : une vulnérabilité, un flottement qui infiltre tout, et en vient peu à peu à déliter ce qu’on a coutume d’appeler le sentiment d’identité. Ravissements se lit d’abord comme l’exploration de ce risque, cette aventure propre à ceux qui ne fuient pas l’incertitude, mais osent aller là où les chemins n’ont d’autre destin que de s’égarer et s’évanouir.
Et le paradoxe est bien là, qui suscite au cœur même de la perte de la parole, le flux d’une voix qui erre, qui observe, qui médite et se laisse (sur)prendre ; une écriture souple, sinueuse, qui loue le mouvement, en procédant par modulations et ondulations successives sur une même impression - à l’image de ces bourrasques de vent de sable jaune qui durant tout le livre, progresse inexorablement et menace d’ensevelir la ville. L’art de Ryad Girod est alors dans la morphologie de la phrase, qui s’étire tout en longueur, se déverse par salves et joue sur l’anaphore ou la digression du propos : comme pour prévenir et réagir face à ce qui présente des signes d’extinction, la phrase, interminable, n’en finit pas de rebondir sur de l’imprévisible, de se reprendre sur du minuscule, jusqu’à s’effilocher enfin en quelques points de suspension. Parfois même, elle donne l’impression d’avoir perdu son centre de gravité, comme en chute libre, précipitée dans le vide… C’est que nous pénétrons dans des zones où le barrage de la conscience cède, délivrant les eaux du ravissement. Un rapt qui exprime non seulement la sidération violente et muette qui retranche brutalement du quotidien ou d’une trop fade accoutumance de soi à soi, mais aussi le transport, l’ivresse et l’enchantement de recevoir autrement ce qui nous entoure. Une nouvelle disposition en somme, à l’égard de la beauté de la nature, bordée par l’angoisse et le mystère, et qui seule, ouvre sur la découverte d’une intensité de sens supérieure. « Le langage fuit celui qui se montre en dessous de la signification, il s’appauvrit, se réduit et se décharge de toute la force de ses propos… celui qui se montre en dessous de la signification n’apercevra jamais les voies que trace la parole aux moments les plus magiques de son existence. »
Ce sens-là, qui hante le récit de Ryad Girod comme une initiation à une langue élémentaire et partant, à l’expérience d’un nouveau sentiment, presque mystique, du monde, vient des choses silencieuses, des présences, dont il faut écouter, toucher le songe, comme s’il était enfin rendu possible de se taire pour parler, et parvenir à l’autre côté de soi. En fonctionnant comme une chambre d’échos, dans le passé ou l’imaginaire, c’est proprement l’écran (qu’il soit mur, cloison, miroir, vitre ou filtre…) saturé du présent, autant que la surface lisse et morne des discours, que les ravissements réussissent à fendiller, à entailler, en le laissant s’infiltrer de masses flottantes, qu’elles soient souvenirs d’enfance (telle la figure inquiétante d’un oncle rendu muet parce qu’on lui a coupé la langue) ou obsessions fantasmatiques (l’étrange histoire de deux amants emmurés par amour qui finiront par fusionner en une eau miraculeuse…).
Admirablement tenu, le récit étrange et fascinant de Ryad Girod donne à penser toute la distance qui nous sépare de l’humanité, dès lors que n’est plus pris au sérieux le « miracle » du langage. Et parle de la rédemption qu’il y a à s’ouvrir à « la modification du poids des mots ».

Ravissements
Ryad Girod
José Corti
116 pages, 14,50

Le poids vivant des mots Par Sophie Deltin
Le Matricule des Anges n°91 , mars 2008.
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