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Domaine français Y’a une route

mai 2008 | Le Matricule des Anges n°93 | par Jean Laurenti

Deux livres et une nouvelle de Luc Baptiste paraissent chez Bleu autour. L’occasion de découvrir un écrivain et photographe qui trace un chemin entre la fixité des origines et l’ailleurs qu’il faut rejoindre.

Sur la route du karakoram

Le Village et enfin

Dans une très belle scène d’une courte nouvelle de Luc Baptiste, Les Français parlent aux Français (qui paraît également aux éditions Bleu autour), un grand-père tient la main de son petit-fils qu’il est allé chercher à l’école. Le gamin parle. Le grand-père ne comprend pas ce qu’il raconte, mais le petit poursuit son monologue, « indifférent aux ingrédients des vies qui viennent de loin. » L’auteur a sûrement été un tel enfant. On n’acquiert qu’en vieillissant le sens de l’histoire, celui du temps long qui inscrit nos vies dans un entrelacs de ramifications dont l’origine demeure un impensable.
Né dans un arrière-pays enclavé, celui de l’Allier, Luc Baptiste est écrivain, professeur d’école, auteur de travaux en sciences de l’éducation, et aussi photographe et voyageur. Dans Le Village et enfin, récit autobiographique publié une première fois en 1997 et réédité aujourd’hui avec une préface de Marie-Hélène Lafon, il dit fort joliment comment lui est venue sa passion pour l’itinérance. Avant celui de l’histoire et de la langue, il y a eu le sentiment géographique. Autour de la maison du « village » où vit la famille, la mère de l’auteur, dans « son mince temps de loisir et de liberté », dispose toute sorte de fleurs. Ces travaux effectués avec patience et savoir-faire sont un des emblèmes d’un quotidien qu’il s’est promis de fuir : « Je n’aimais pas les fleurs (…). J’y voyais l’ordre des choses, le monde tel qu’il était, sa misère. J’aspirais à d’amples horizons. Je collectionnais les timbres, j’aimais les paysages qui y étaient dessinés (…). Je passais des heures dans un atlas que je m’étais procuré par correspondance et que j’avais choisi de préférence à un globe (…). »Le Village et enfin comporte une succession de portraits qui font entrevoir une humanité aux prises avec les rigueurs du travail et les langueurs de l’ennui. Un monde immuable où se débattent des êtres à qui le plaisir et la joie semblent interdits ou plutôt incongrus. Les seules distractions résident dans le spectacle qu’offrent les plus malchanceux que soi. Nombreux sont ceux qui boivent plus que de raison et dont la raison s’éteint lentement, se noie dans les brumes de l’alcool. Le portrait d’Émile, jeune ouvrier qui s’acharne ainsi à détruire son existence dérisoire, exprime la quintessence de cette misère qui ronge les âmes et les corps : « (L’histoire) est excessive parce que je la raconte. Elle émerge de l’océan des vies anonymes, qui ne sont pas toutes aussi vertigineuses de damnation et de misère, mais qui sont toutes extraordinaires dès lors que des mots les disent. »
Les mots cependant ne peuvent rien s’ils n’ont pas cette grâce austère que Luc Baptiste leur insuffle pour faire vivre un instant les êtres auxquels il s’attache. Ceux de son village natal, comme ceux qu’il a croisés ou côtoyés Sur la route de Karakoram. Ce récit est nourri par les voyages que l’auteur a faits en 1989 et 1991 dans une région située aux confins du Pakistan, de la Chine et de l’Afghanistan. Cette route qui passe à proximité des très hauts sommets de l’Himalaya, de l’Hindu Kush et du Pamir traverse des paysages de rocaille, de montagnes et de ciels immenses. En autocar, en voiture ou à pied, il va à la rencontre de populations du Pakistan et de Chine qui ont en commun la religion musulmane et l’acceptation, dans la diversité des contextes, de très rudes conditions d’existence. Le Village et enfin s’achevait avec ce voyage dont il relatait un épisode, expression de son refus de la réclusion dans le pays natal. À l’autre extrémité, le livre s’ouvrait sur une photographie (non reproduite) prise par Raymond Depardon : il y exprimait sa fraternité avec le regard de cet artiste en commentant son portrait d’une paysanne de dos. Qu’elles saisissent des visages ou des paysages, les photos de Luc Baptiste qui, telles des eaux-fortes, relèvent le récit Sur la route de Karakoram, sont porteuses de cette même sensibilité. Parfois, d’ailleurs, il n’y a pas de photo. Comme lorsque, marchant avec son guide dans la vallée de Naltar, près de Gilgit au Pakistan, il rencontre une famille, un père souriant entouré de ses dix enfants anémiés, dénutris, et pour certains, déjà passés de l’autre côté : « Une telle photographie est impossible à montrer parce qu’elle est l’image d’une misère qui n’a pas besoin d’être regardée pour être sue. Il n’y a pas d’image de la misère qui tienne debout. » Pas d’image, non plus de ce client Ouïgour attablé dans une infâme gargote de la frontière chinoise, qui « dégueula longuement, souillant chaussures et pantalon, le sol et le mur avec (…) tandis que son comparse, impassible, continuait de manger et de boire ».
Mais toujours une très grande pudeur pour saisir l’attachement stoïque à l’existence qui, pour beaucoup de ces hommes, semble n’être « qu’un mauvais passage, une fatalité. »

Luc Baptiste
Sur la route du Karakoram
et Le Village et enfin
Éditions Bleu autour, 159 et 85 pages, 17 et 12

Y’a une route Par Jean Laurenti
Le Matricule des Anges n°93 , mai 2008.
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