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Zoom Trente ans et des poussières

janvier 2009 | Le Matricule des Anges n°99 | par Sophie Deltin

Démunis n’est pas tant un « roman du 11-Septembre » de plus que le portrait percutant d’une génération qui s’abîme de ne plus rien espérer.

Avec la destruction des tours jumelles s’est effondré un certain degré de certitude. C’est cet effondrement, ou plutôt les répercussions plus ou moins insidieuses que sa menace permanente engendre sur le cours d’existences ordinaires, que le troisième roman de l’Allemande Katharina Hacker (née en 1967), couronné par le Deutscher Buchpreis (2006), met habilement en scène. « Tout va changer » : cette formule laconique, placée au seuil du roman, pourrait en résumer le programme narratif. En cette soirée du 11 septembre 2001 en effet, rien pour Jakob ne sera plus comme avant mais c’est pour lui dans le bon sens du terme : après l’avoir perdue de vue pendant plusieurs années, ce jeune trentenaire berlinois retrouve Isabelle, son grand amour. Ce sera ensuite la promotion : un poste prestigieux de juriste dans un cabinet à Londres lui est proposé, en place de son ami mort dans les attentats. Ironie du sort ? Aubaine miraculeuse ?
Démunis est semble-t-il le simple récit du départ dans la vie d’un couple ambitieux, à qui tout sourit et qui tient bien à rester « épargné ». Sauf que chez Hacker, il n’est pas d’existence menée abstraction faite de son contexte : pur produit d’une ère nouvelle, marquée par la prise de conscience de son hypervulnérabilité, ce couple nanti, bientôt miné par l’ennui et le doute, en vient à réfracter de façon mimétique l’atmosphère pleine de désarroi d’une ville chargée d’angoisses et d’outrances. Au point d’ailleurs de créer l’impression que c’est la présence impérieuse de ce lieu, le Londres délabré et crasseux, empêtré dans la psychose sécuritaire et la guerre d’Irak, qui va se charger de les révéler à eux-mêmes. « La menace (pour nous) était encore une mascarade, se dit Jakob, (…) nous garderons le souvenir de quelque chose d’irréel et de mauvais goût, mais un jour ou l’autre, ça deviendra réalité et nous menacera. »
Comment réagir face aux violences
surmédiatisées.

Le tour de force de l’écrivain consiste alors à inscrire au creux même de la structure narrative l’inéluctabilité de cette menace : en démultipliant les histoires, indépendantes et en parallèle d’abord, faisant alterner les points de vue de protagonistes apparemment secondaires - des marginaux dont Jim, un dealer hystérique à la recherche d’une ex-prostituée ; Sara, une petite fille séquestrée et battue - l’écrivain qui a pris le soin d’arrimer son propos polyphonique à l’unité d’une rue, parvient par petites touches à nous faire cerner la perception d’une catastrophe à venir au sein du présent. En allant droit au cœur des manques de ses personnages - qu’ils soient matériels, moraux ou, plus symboliquement, affectifs -, elle parvient surtout à installer les conditions d’un destin partagé.
Emblématique de toute une génération est à cet égard la figure d’Isabelle : celle qui le soir du 11-Septembre « trouva absurde de pleurer des gens qu’on ne connaissait pas, et d’omettre de le faire pour tant d’autres morts », ne connaît ni la passion d’aimer, ni l’ardeur de s’engager dans des causes ou des idéaux. À travers cette femme dégrisée avant l’âge, éternellement spectatrice de la vie, Katharina Hacker capte avec justesse l’élan anesthésié, la nonchalance voire l’apathie d’une jeunesse qui a tout et pourtant n’a rien, est disponible mais reste démunie de l’essentiel, en proie perpétuelle à la négligence ou à l’indifférence - à distance des autres mais aussi d’elle-même. À l’heure des violences surmédiatisées, que vaut une vie, s’interroge l’écrivain, qui subit et nourrit l’injonction à être informé du présent, qui y réagit au mieux par une tristesse ou une colère éphémère, mais sans trouver vraiment la possibilité de réfléchir ni d’en tirer la moindre leçon - encore moins une quelconque impulsion à agir ? Qui ne trouve rien d’autre, pour éviter d’être impliqué personnellement, que de se réfugier dans le cocon incroyablement pauvre de l’ego ?
Pour Hacker, l’effet de miroirs entre l’acceptation plus ou moins résignée de la violence contemporaine, et notre comportement individuel, est des plus pervers : de n’éprouver aucune solidarité encore moins de compassion envers la souffrance des autres - une petite fille Irakienne tuée par les Anglais ou, plus proche, sa voisine Sara - Isabelle ne trouvera ainsi comme exutoire à son infirmité affective que d’accepter d’entrer dans une relation brutale, pleine d’humiliation, avec Jim. De la violence observée à la violence désirée…
Dans une langue troublante, rythmée par la juxtaposition d’un réalisme brut et d’un lyrisme des plus poétiques, Katharina Hacker qui se veut à la fois complice et détachée, résiste aux explications, se refuse à juger et devant les errements de ses personnages, n’hésite pas à nous laisser, tout aussi désorientés.

Démunis de Katharina Hacker
Traduit de l’allemand par Marie-Claude Auger,
Christian Bourgois éditeur, 370 pages, 23

Trente ans et des poussières Par Sophie Deltin
Le Matricule des Anges n°99 , janvier 2009.