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Domaine étranger André Brink, l’invaincu

mars 2010 | Le Matricule des Anges n°111 | par Etienne Leterrier-Grimal

L’écrivain sud-africain publie ses mémoires, Mes bifurcations, ou le monde vu par un homme qui n’a jamais cessé, en romancier, de porter la plume dans la plaie.

Mes bifurcations

Du chevalier de la Manche, André Brink l’Afrikaaner aurait peut-être l’errance, le tracé incertain des routes de la mémoire et du rêve, mais pas seulement. Il sait aussi que sa vie s’est construite parfois par les hasards et dans la rupture, par des bifurcations. On se souvient d’Une saison blanche et sèche, prise de position anti-apartheid qui, en 1980, lui avait valu la censure dans son pays… et le prix Médicis en France. Cet entre-deux, André Brink l’a toujours assumé. Parce qu’il est né et a grandi dans ce contexte pro-apartheid pour devenir un démocrate éclairé. Parce l’afrikaans et l’anglais sont les deux langues dans lesquelles l’auteur écrit toujours simultanément ses livres. Parce que la patrie a été tour à tour chérie ou haïe, et l’exil plusieurs fois envisagé. Enfin parce que le noir et le blanc sont toujours au creuset douloureux de l’Afrique du Sud.
Dans Mes bifurcations apparaît d’abord le dorp (le village boer) où André Brink est né. À l’ombre de l’église réformée et sous la tutelle du juge (qui n’est autre que le père du jeune André) et du pasteur (qui sera la première vocation du garçon), la supériorité raciale des Blancs sur les Noirs est une évidence pour tous et la violence une obsession : « en Afrique du Sud, elle semble presque invariablement doublée d’une exacerbation, d’un surplus imprévu de hargne. » L’enfant d’une famille farouchement nationaliste n’échappe pas à la règle. Cet univers de certitude dans lequel l’enfant a toujours baigné se brise pourtant un jour, lorsqu’il assiste au lynchage d’un jeune Noir, accusé d’avoir fui sa plantation. La justice du père se fissure alors et le jeune garçon grandit d’un coup. De souvenir d’enfance, Mes bifurcations devient le Bildungsroman d’une conscience.
C’est à Paris, dès 1961, que Brink apprend à se révolter contre le système odieux dont il est le fils. La ville est évoquée souvent dans le livre, lors de récits où défilent des visages parfois connus, et se révèle, lors de la création d’En attendant Godot, son amour pour le théâtre. Carte postale du Saint-Germain de l’époque : le grand jeune homme blond fréquente la Bohème, les cafés et les danseuses… mais découvre surtout à la Sorbonne des étudiants noirs, traités sur un pied d’égalité. Au même moment, en Afrique du Sud, c’est le massacre de Sharpeville. André Brink date de cette année la naissance d’une soif de dénonciation qui ne le quittera plus jamais : « Il était déjà assez rude d’appartenir à un peuple confonté à son extinction, mais c’est infernal d’appartenir à un peuple qui mérite de disparaître.
Tenté par l’exil parisien à vie, il rentre pourtant. Et devient par ce choix-même un écrivain. Ce n’est pas le moindre de l’intérêt de ces Bifurcations que d’offrir un fantastique concentré de l’histoire intellectuelle de l’Afrique du Sud des années 60-80, illuminées par les découvertes, par les amitiés littéraires (étienne Leroux, Ingrid Jonker, Nadine Gordimer…), et obscurcies par la censure qui s’abat bientôt et dont il est l’une des premières victimes (Au plus noir de la nuit, en 1974). Au sein du groupe des Sestigers, Brink commence à dénoncer le système de l’apartheid, nourri qu’il est par les Sartre, Camus et un voyage en France, en plein Mai 1968. Tour à tour légère ou grave, la plume de l’auteur glisse sur ces rencontres, ces voyages, les procès, les anecdotes, pour cristalliser quelques moments échappés au temps. Qu’il suffise de dire que pour lui plus jamais l’activité d’écrire ne se distinguera de l’exercice d’une responsabilité :  »l’écrivain (est) solitaire, mais (…) en tant que personne, il est irrémédialement lié aux autres, à toute une société. « 
 »Appartenir à un peuple qui mérite de disparaître « .
Un grand auteur se serait arrêté à cette brillante confidence : l’ascension d’un gamin aux yeux aveugles à la clairvoyance du sage de l’université du Cap. Mais qui est réellement André Brink ? Un Socrate, une mauvaise conscience. Un homme qui, à 75 ans, n’a jamais appris à se replier dans la tranquille sommité de l’écrivain reconnu. »J’hésite à revenir, dans ce dernier chapitre, au thème du noir et du blanc « . Pourtant, la réconciliation ne peut survenir de l’oubli ou de l’ignorance. Alors Brink dénonce. Le départ précoce de Mandela. Les  »bouffons «  qui l’ont remplacé et la  »banqueroute morale «  de l’ANC. La démagogie, la corruption, l’insécurité galopante, les abus de la discrimination positive, tous ceux qui  »trahissent le continent et l’idéal qu’ils devraient représenter « . En fait, les derniers - et incroyables - chapitres de Mes bifurcations font exploser le genre des mémoires en restituant le regard du pamphlétaire à la voix du mémorialiste. Laissons-le donc conclure :  »Tant que cela restera possible, je parlerai, je ne pourrai pas, je ne voudrai pas me taire. Tant qu’il y aura des bifurcations en chemin, je serai heureux d’emboîter le pas à l’hérétique Don Quichotte et je les emprunterai ".

Mes bifurcations d’André Brink
Traduit de l’anglais par Bernard Turle
Actes Sud, 540 pages, 24,80

André Brink, l’invaincu Par Etienne Leterrier-Grimal
Le Matricule des Anges n°111 , mars 2010.
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