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Poésie Enterrer la mort

novembre 2010 | Le Matricule des Anges n°118

L’œuvre majeure du poète gascon Bernat Manciet (1923-2005) trouve enfin un écrin à sa démesure. Ample et éblouissante.

L' Enterrement à Sabres

Écrire dans une langue minorée n’engendre que peu de reconnaissance. En France particulièrement. Bernat Manciet s’exprima en gascon, variante de l’occitan. Parler rocailleux, presque guttural, vertigineux, séduisant parce que langue à mystères qu’il n’eut de cesse de célébrer. « Mon dialecte, c’est le gascon noir qui est un dialecte avec de grandes âpretés et une espèce de mépris interne pour les autres langues. » Un côté hautain, singulier, tonitruant, acerbe que le natif de Sabres, au cœur de la forêt des Landes entre Mont-de-Marsan et Mimizan cultiva toute sa vie tel un taureau de feu. Baigné de cultures gréco-latines, féru d’allemand et de langues ibériques, Manciet fut diplomate dans l’Allemagne de l’après-guerre, puis au Brésil, pour définitivement revenir à Sabres dans les années cinquante diriger une scierie familiale et se consacrer à l’écriture. Si son œuvre poétique, une vingtaine de recueils, d’Accidents (IEO, 1955) à Ampelos (L’Escampette, 2007), prime par son intensité, sa dimension épique, c’est en polygraphe qu’il se positionna. De sa prose romancée s’imposent le court roman Le Jeune Homme de novembre (Le Chemin Vert, 1987) et des récits autobiographiques, Les Jardins perdus, Les Murmures du mal (L’Escampette, 2005, 2006). Ses pièces de théâtre réactualisent des héros antiques, Iphigénie, Périclès, Ulysse et Orphée qui recherche Eurydice dans les immenses hypermarchés de la région bordelaise.
Ses essais confrontent modernité, Histoire, rêves et mythes, hypertrophiant Le Golfe de Gascogne et Le Triangle des Landes (Atelier In8, 2004, 2008). à la fin de sa vie, il proféra sa langue, sur scène, derrière un rideau, en compagnie de Bernat Lubat, Michel Portal, Christian Vieussens…

Machinerie à la fois sacrée et païenne.

En 1969, Bernat Manciet songeait à abandonner l’occitan. Mais La Tentation de saint Antoine (sic) sur laquelle il travaillait avec des textes en français finit par donner naissance à L’Enterrement à Sabres. Cette œuvre, longuement mûrie pointait déjà en 1958, dans son Ode à James Dean. Bilingue, elle sera publiée en 1989 par les éditions Ultréïa, puis par la librairie Mollat, à Bordeaux en 1996. Dans la préface aussi érudite qu’insolente de l’actuelle réédition, Jacques Roubaud égratigne la traduction française de Manciet. « Il veut tenir la langue française à l’écart. Elle ne mérite pas une grande traduction. » Certes, elle n’est pas littérale, introduit « des constructions “poétiques” que le texte original ne connaît pas, et qui appartiennent à un type de lyrisme que l’original refuse absolument », pourtant trop peu d’œuvres poétiques d’expression française des cinquante dernières années, peuvent prétendre à la puissance, la flamboyance, la tautologie de cet Office des Morts si solaire. Il y a chez Manciet, plus une volonté d’affirmer sa langue, son être et son âme, son occitanité, que de revendiquer une quelconque occitanitude.
Cent trente et un poèmes, compartimentés en seize rituels de La levée du corps à L’ensevelissement, en passant par le Dies Irae, le Sanctus, transportent la Dauna, la Dame vers sa dernière demeure. « Et moi la Donne sous l’averse avec le manteau/et le chapeau de feutre/moi le pilote des grandes eaux du mal. » Cette vieille, noire, décharnée, évoque la figure de la mort, celle du cadavre jusqu’à dans le magnifique Libera Me aux allures de Cantique des Cantiques reprendre des airs d’amante divine. La Dauna semble ressusciter ceux qui l’accompagnent. Ce peuple de sable, ce peuple des Landes dont les noms de familles renvoient à des noms de lieux et irradient. Curieuse croisière des oubliés, très volubile et volatile légende des siècles. « au glas du Libera – vous tous – sortez les enfumés/de chez Paul de Marinette Remazeille et Descat/et chez Ninosque chez Condom des auberges des tavernes de chez Pelliche de chez Maria Gasaillan/on croirait qu’ils ouvrent tous leurs ailes mais c’est à cause des souliers ».
Dieu, aussi, subit maintes métamorphoses, de miroir aveugle ou sans tain, il retrouve une accessibilité, une simplicité, une bonhomie toute agreste. On peut souligner un côté baroque formel, une admiration pour le XVIe siècle, mais ce qui fascine dans l’amalgame des références culturelles, l’Antiquité, la Bible, le Mont Thabor, haut lieu de la Transfiguration, l’irruption du banal, du prosaïque, c’est l’utilisation d’un vocabulaire très actuel, une envie de se confronter à la modernité, d’y jouer au dé. « Sont tous venus boiteux et pauvres et avares/et automobilistes », « un Prisunic d’essaims/de chaux qui bouillent/une démangeaison de sources. » Il n’y a pas dans cette œuvre, le souffle, la turbine océane des textes écrits à la fin de sa vie comme La Blanche Nef (Reclams, 2006). Mais un autre souffle, une espèce de machinerie à la fois sacrée et païenne, mi-usine à gaz de Lacq, mi-orgue de Staline par ses tubulures et ses torchères. Un orgue qui génère à la fois un rythme et un foisonnement d’images. Et Manciet comme le lecteur n’en finit pas de s’éblouir jusqu’à atteindre le Cosmos.

Dominique Aussenac

L’Enterrement a Sabres
Bernat Manciet
Poésie/Gallimard, 553 pages, 12

Enterrer la mort
Le Matricule des Anges n°118 , novembre 2010.
LMDA PDF n°118
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