Au terme de l’ultime étape de leur périple pédestre, quelque part du côté de Waltham Abbey, au nord de Londres, Iain Sinclair et ses deux compagnons, le plasticien Renchi Bicknell et le journaliste et écrivain Kevin Jackson, sont exténués. Le lecteur est en empathie d’autant plus forte avec eux qu’il est lui-même quelque peu éprouvé. Il s’est immergé avec enthousiasme dans ce fort volume, a pris le sillage de Iain Sinclair, adopté son rythme, gravi à sa suite des collines boueuses, passé avec lui (et non sans circonspection) l’enceinte de demeures victoriennes décaties ou d’usines étroitement surveillées, franchi des fossés au contenu douteux, enjambé des barrières bordant l’autoroute M25, respiré les vapeurs de gas-oil, perçu le vrombissement des voitures qui sillonnent le bitume de ce « London Orbital », périphérique de deux cents kilomètres entourant la mégapole londonienne.
Le dispositif, excentrique à tous les sens du terme, mis en place par Iain Sinclair consiste à tourner le dos au familier et à prendre le temps d’arpenter un espace censé n’exister que pour être traversé, celui des marges, de la périphérie. Quand la préoccupation communément partagée est de comprimer au maximum le temps nécessaire pour rallier un point de départ à une destination, lui ne s’intéresse qu’à ce qui se situe dans l’intervalle. Rien de tel qu’une pause sur le rail métallique bordant un échangeur autoroutier très fréquenté, avec vue plongeante sur un hypermarché, les restes mités d’une forêt ou une usine pétrochimique en pleine activité pour prendre le pouls d’un monde asphyxié par la prodigieuse inventivité de la machine à profit.
Cela exclut évidemment le recours à la ligne droite, tant sur le plan des itinéraires empruntés que sur celui de la forme du récit. Dans les deux cas, le choix pleinement assumé est celui du détour contre le raccourci, de la digression tortueuse contre la progression linéaire. Le lecteur qui aurait pensé s’embarquer dans une longue et roborative excursion dans la campagne anglaise par les sentiers bucoliques du Surrey ou du Kent déchantera rapidement. Tout fait signe dans ce parcours accidenté, tout est propice au surgissement d’histoires, au réveil de fantômes à qui Sinclair redonne vie en les replaçant dans le territoire où ils ont vécu, écrit, peint, aimé, se sont battus, ont déraisonné. Le vertige qu’éprouve le lecteur est lié à cette profusion de récits enchevêtrés, à cette prose qui, affairée à une description, devient narrative sans prévenir. Vous pensiez par exemple contempler le paysage de St George’s Hill à Weybridge, dans le Surrey, et vous voilà pris par une histoire de communisme paysan en plein dix-septième siècle. Vous y apprenez que des cultivateurs menés par Gerrard Winstanley, « The Diggers » (ceux qui bêchent), se sont approprié des terres seigneuriales et y ont fondé une commune paysanne en 1649. « L’année suivante, tels des demandeurs d’asile, ils furent “dispersés” », précise Sinclair. Vous vous...
Événement & Grand Fonds L’essence de la marche
Tournant le dos à Londres, longeant son autoroute périphérique, Iain Sinclair explore à pied les territoires successifs qui constituent ses confins. London Orbital est le récit d’un voyage lent qui donne à chaque lieu parcouru l’occasion de livrer son histoire.
