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Zoom Parc sauvage

mai 2011 | Le Matricule des Anges n°123

Dans Mes deux mondes, l’écrivain argentin Sergio Chejfec transforme une promenade inattendue en confession intime, privilégiant de troublants jeux de dédoublement.

Ils sont bavards, agaçants, lettrés et résolument célibataires. Avares de leurs mots mais pas de leur temps. Amers et ingénus, timides et impertinents. Portés à la digression et à la lisière de l’anachronisme. Oisifs. Raseurs et divertissants. Ils sont casaniers et adorent l’aventure. L’aventure commence au pied du lit ou au coin de la première rue : dès qu’il faut mettre un pied, un mot, devant l’autre. Ecrire leur importe peu. Rien d’autre ne leur importe plus.
Ils sont les narrateurs de courts récits de Gide, Borges, Gracq, Henri Thomas ou Enrique Vila-Matas. C’est à leur confrérie informulée qu’appartient le héros de Sergio Chejfec. S’ils devaient avoir une devise (ou une épitaphe), ce serait en effet la phrase de celui-ci : « A force d’adopter une attitude d’écrivain, j’avais fini par en être un (…) ».
Le génie particulier du héros de Mes deux mondes se révèle dans sa façon de se promener. Pas n’importe où. Les parcs aux sentiers qui bifurquent sont les lieux où s’exercent son esprit d’escalier et son inventivité. « Je ne sais s’il faut les appeler lieux d’abandon ; je veux dire quelque chose qui ressemble à des régions délaissées, où le milieu se trouve momentanément suspendu et où l’on peut se croire dans un parc de n’importe où, fût-ce des antipodes. » Mes deux mondes raconte le souvenir d’une balade, ou plutôt, de plusieurs balades à travers une seule. Le souvenir d’une, dans le parc d’une ville du sud du Brésil, provoque l’onde de déflagration vertigineuse de la mémoire. L’espace d’une ou deux journées s’étire et se ramifie, oscillant entre le passé et le futur, dans l’indécision du moment unique et de la routine. Y convergent des anecdotes, des analogies entre la flânerie attentive et la pratique du surf sur internet, des embryons de réflexion sur les failles spatio-temporelles du quotidien, et une certaine peur, très humaine, de se retrouver seul.
Plus qu’un éloge paradoxal de la marche en milieu urbain (auquel Mes deux mondes prête facétieusement son apparence), le récit de Sergio Chejfec hésite entre un art de se perdre et celui de vouloir tout maîtriser. Le parc au cœur de la ville est à la fois une image réduite de l’Amazonie condamnée à n’être qu’une réserve du Brésil en voie de développement, et un symbole de la petite horlogerie du récit, dont on dirait qu’il ne va nulle part et qui pourtant dessine des motifs très précis. Microcosme, il l’est à la fois comme le système analogique et hiérarchique qui constituait la représentation du monde de la Renaissance, et comme cette forme très (post)moderne qui consiste à enfermer un orgueil ou un rêve démesuré dans les coutures d’un motif. Il ne faut en effet guère se fier à l’allure de Mes deux mondes : court il est dense, truffé de digressions il sait pertinemment où il va. S’il donne l’impression d’une écriture buissonnière, par rapport aux sentiers plus fréquentés du roman, ce n’est que le moindre de ses tours de passe-passe. Le narrateur dit ainsi : « j’aime les parcs ou leur variante funèbre, les cimetières, je les aime bien plus que n’importe quel lieu de nature ouverte ou prétendument sauvage, et d’un autre côté je ne perds pas une occasion de les insulter dans mon for intérieur et de vérifier tout le temps, chaque fois que je les parcours, le maniérisme obligé sur lequel ils reposent. »
C’est par la petite porte de la nouvelle (Nouvelles d’Argentine, ouvrage collectif publié chez Magellan & Cie) que Sergio Chejfec faisait l’année dernière sa réapparition en France ; Cinq, édité par Meet en 1996, est en effet épuisé. La traduction de Mes deux mondes permettra, on l’espère, de découvrir en français l’œuvre de l’auteur argentin : romans, nouvelles, recueils de poèmes… Loin d’un univers urbain bariolé ou du « versant rural, pampa, scolaire » de la littérature argentine que déplore son héros, Sergio Chejfec offre une remarquable version du récit de promenade. Le mois dernier, Gabriel Josipovici nous en donnait la version british, avec Moo Pak (voir Lmda N°122) : un réactionnaire sympathique, improductif et grand amateur de Swift, s’adonnait aux balades londoniennes et à la conversation monologique.
La version (latino ?) de Sergio Chejfec privilégie les fragiles et parfois bouleversants jeux de dédoublement. Dans leur forme comique : lorsque le héros reçoit un mail qu’il pense en fin de compte s’être adressé à soi-même. Dans leur forme dramatique : lorsqu’il rencontre son double vieilli sur un banc, en un jeu de miroirs avec la troublante nouvelle de Borges, « L’autre » : « les fantômes me sauvent, ils me secouent un peu car par leur présence incertaine ils m’installent dans un autre lieu, je ne sais comment l’appeler, dans une séquence latérale de faits. » Bien plus que par ceux du passé, le narrateur est hanté par les spectres du futur, ces promeneurs qui auront à déchiffrer les infimes traces des anciens. Malgré qu’il en ait, il se révèle ainsi obsédé par ce qu’il pourrait bien avoir à léguer. Et le récit, peut-être, se convertit en déclaration…
Chloé Brendlé

Mes deux mondes de Sergio Chejfec
Traduit de l’espagnol par Claude Murcia
Passage du Nord-Ouest, 115 pages, 15

Parc sauvage
Le Matricule des Anges n°123 , mai 2011.
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