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Domaine français Colère noire

septembre 2011 | Le Matricule des Anges n°126 | par Lucie Clair

Avec pour arme un récit poétique aux accents baudelairiens, Shumona Sinha prend le réel des clandestins à bras-le-corps.

Assommons les pauvres !

Ils sont un peu plus de quarante mille à demander l’asile politique en France chaque année. Près d’un cinquième obtient le statut de réfugié, au terme d’un parcours de plusieurs années, qui leur reste, en majorité, incompréhensible – faute de maîtriser la langue autant que les arcanes administratifs. Avant d’y arriver, ils sont « plus obscurs que leurs ombres à midi. Ensemble, ils ressemblaient à un énorme nuage imprévu qui aurait pu à tout moment se déverser sur la ville. Le vent mourait définitivement auprès d’eux ».
Traductrice auprès de l’organisme chargé d’évaluer leur demande (l’Ofpra et la CRR ne sont pas nommés, offrant un décor en dédale reproduisant mieux que toute description le parcours aveugle des requérants), la narratrice – qui reste anonyme – est incarcérée pour avoir assommé un homme. Le récit qu’elle produit à l’enquêteur retrace les étapes d’une lente désagrégation de soi, par effet de contamination, par excès de douleur, par le jeu désaxant du miroir de l’autre. Acte de colère, indéniablement, aux racines cachées. Colère de voir ses compatriotes s’embourber dans des récits achetés avec le passage, que personne ne croit, ultimes tentatives de donner droit aux rêves « tristes comme des chiffons », colère face à la misère qui ne désarme pas. De ces destins en cul-de-sac, la narratrice est à la fois le témoin impuissant et la sœur d’infortune – quand bien même elle est passée du côté des nantis, par le seul fait d’être légalement ici, dotée d’un travail, elle est confrontée à sa propre échappée belle, et ses chausse-trapes.
Ouvrage politiquement incorrect, Assommons les pauvres ! débusque les bons sentiments et les idées reçues, travaille à mains pleines la matière vivante des destinées englouties, quitte à mentir, travestir la vie, l’oublier, la reléguer. «  C’était comme si une seule et unique histoire était racontée par des centaines d’hommes, et la mythologie était devenue la vérité. Un seul conte et de multiples crimes : viols, assassinat, agressions, persécutions politiques et religieuses. (…) J’écoutais leurs histoires aux phrases coupées, hachées, éjectées comme on crache. (…) Il leur fallait donc cacher, oublier, désapprendre la vérité et en inventer une nouvelle. Les contes des peuples migrateurs ».
Hommage à Kafka en détour, à Rimbaud, aussi – dans cette dissolution du « je » de la narratrice, happée par les récits qu’elle transmet, par les vérités qui se taisent, par l’indignité qui s’expose, et l’absurde impasse qui guette les hommes et les femmes d’un pays qu’elle aurait souhaité, en le quittant, ne plus revoir – ni leur pauvreté, ni leurs artifices, étroitement, incongrûment mêlés pour les besoins de la sordide comédie imposée par les quotas d’immigration, par les marchands de rêve, les avocats, les requérants eux-mêmes, ou leurs compatriotes. Aux prises avec le maelström dans lequel tout le monde est embarqué, autorités, passeurs, clandestins, une même hypocrisie retournée comme un gant.
Assommons les pauvres ! est le titre de l’avant-dernier poème en prose du Spleen de Paris de Baudelaire. Il faut le lire, non pas pour comprendre le texte de Shumena Sinha, mais comme en écho – « J’avais donc digéré, – avalé, veux-je dire, toutes les élucubrations de tous ces entrepreneurs de bonheur public, – de ceux qui conseillent à tous les pauvres de se faire esclaves, et de ceux qui leur persuadent qu’ils sont tous des rois détrônés. – On ne trouvera pas surprenant que je fusse alors dans un état d’esprit avoisinant le vertige ou la stupidité. » (Baudelaire)
On sait peu de choses sur Shumona Sinha. Née en 1973 en Inde, elle a reçu le prix du meilleur jeune poète du Bengale en 1990, et est installée en France depuis 2001. Discrète, elle a publié en collaboration avec Lionel Ray plusieurs anthologies de poésie française et bengalie, puis le récit Fenêtre sur abîme en 2008 (La Différence). Elle sera le 24 septembre aux Correspondances de Manosque.

Lucie Clair

Assommons les pauvres !
Shumona Sinha
L’Olivier, 155 p., 14

Colère noire Par Lucie Clair
Le Matricule des Anges n°126 , septembre 2011.
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