Ces dernières semaines du côté de la rue du Château des rentiers j’ai souvent aperçu une jeune femme noire très grande avec une perruque de cheveux orange et une démarche très chaloupée, ses jambes qui n’en finissent pas dans des collants roses. Bien sûr ça me faisait plaisir sur le chemin du métro d’imaginer sa vie, à cette danseuse ou je ne sais qui. Hier en rentrant du travail je l’ai vue coller son œil à l’œilleton du centre d‘accueil d’urgence. La jolie femme en perruque et au justaucorps rose bonbon cellophané est rentrée. C’est donc là qu’elle vit ? Mais que peut-elle bien faire comme travail ? J’ai encore essayé de rêvasser qu’elle était clown dans les écoles, ou qu’elle travaillait dans la fripe, un truc qui lui permettrait de marcher déguisée comme elle l’entend. Pour son incognito, en tout cas, c’est raté. L’œil collé à celui de la caméra du centre. La porte rouge lourde à pousser, et qui se referme tout de suite. Le bruit étouffé de sonnerie juste après.
En face, une marchande chinoise de chaussures à 20 € ; qui sentent la colle et de vestes en jean dont les boutons me foutent la honte, cliciclicclicclic, ça fait un petit bruit à chaque pas. Msieur, vos boutons, y sonnent ! On se dit bonjour la Chinoise et moi, à chaque fois qu’on se croise. Souvent, quand elle n’a rien à faire, elle prend un plumeau et elle nettoie. Ou bien elle fume une cigarette sur le trottoir devant. Toute une vie là. À côté, un bonhomme dort sur le trottoir depuis trois mois, il attend le jour pour dormir, probablement. Les gens l’enjambent pour acheter leurs produits bio au Naturalia du coin. Une ou deux fois, je l’ai vu se lever en sursaut et puis se rhabiller. Ils ne se parlent jamais avec la jeune femme qui squatte l’entrée du ED depuis un an, à pas cinquante mètres de là. C’est comme s’ils habitaient dans deux planètes lointaines, ou deux îlots cachés l’un à l’autre. Ces morceaux de trottoirs pourraient presque se séparer du reste de Paris, surtout des côtés des portes. En restant là assez longtemps on va aussi loin que Vladivostok ou la Chine, l’Inde ou down-town LA, pas besoin de bouger d’ici.
Les couleurs du ciel du côté du Val-de-Marne, à 7 heures du matin, quand on prend le bus PC. Tout est prêt pour recommencer, avec ou sans nous, c’est égal. Les gamins du collège. Ça promet : on a eu des boules puantes et des lacrymos dès le 15 du mois ! Est-ce parce que je vieillis que je les trouve de plus en plus vivants ? Ils iront bien plus loin que nous. Se souviendront-ils quelquefois des bus de la petite ceinture quand ils seront vraiment grands ? Les regarder me rassure. D’autres fois, à les voir je regrette pour rien, et jamais pour longtemps. Puis, je descends du bus PC. On a un air froid par-dessous le soleil, le bel automne est pour bientôt. Avec mon fiston j’ai ramené une bergère Pompadour rose fané achetée 30 € ; à la fête des voisins du quartier, il la voulait pour bouquiner tranquille dans sa chambre. Il y a eu des gros orages à la fête de l’Huma, (la météo se démerde toujours pour qu’on ait des gros orages, le week-end de la fête de l’Huma). La femme du balcon d’en face a passé son été à regarder la rue, à soigner les plantes de son balcon, elle vient d’accoucher. Ses plantes, elle n’a plus trop le temps de s’en occuper. Le matin je l’aperçois juste derrière la fenêtre, son bébé dans les bras.
J’ai été invité en Russie, à Yasnaïa Poliana. On était dans la grande propriété de la famille Tolstoï, une cambrousse du côté de Tulla, à 200 kilomètres de Moscou. Les hauts bouleaux, le gris du ciel. Les chiens, les chats errants, les jardins potagers. Les babas avec leurs bottes en caoutchouc et les jeunes femmes qui se pavanent en hauts talons sans se tordre les pieds. Leurs yeux clairs soulignés au khôl. Il doit être duraille leur pays. On portait des toasts à la vodka, chacun son tour. L’année dernière, ici, il faisait moins trente en décembre. À part ça Tolstoï, c’était pas le génie marrant. J’ai entendu parler de lui et de la grande Russie, de lui et de Dostoïevski, de lui et de sa femme, de lui, de lui, et puis de lui ! Du coup j’ai appris plein de choses à coups de petits verres bien pleins. J’adorais écouter Youlya ou Olga nous traduire à l’oreille ce que les gens nous racontaient (je n’ai que deux oreilles !). Universitaire espagnol attendant le retour de la droite catholique, Italienne parlant six langues, vieil anarchiste grec, slavophiles exaltés, chanteuse tadjik, écrivain britannique snobinard : on se faisait quand même tous engueuler par les grosses dames si on ne s’asseyait pas au bon endroit au restaurant ou si on traînait trop à table. Dehors, un vrai rideau de pluie, comme dans une rédaction d’enfant. Un grand poète nous a distribué gratos les bouquins qu’il était censé vendre, ils n’aiment pas se prendre la tête. That’s Russia, Youlya m’a dit avec un sourire contrarié. C’était un merveilleux voyage, en raccourci. On ne connaît pas ce monde-là.
À Tulla, la ville du coin, je n’ai pas visité les usines d’armement qui marchent du feu de dieu. Sur la grande place, une statue de Lénine dont les vieilles générations refusent la destruction. Dans l’église à côté, les icônes et la famille du tsar peinte partout. Bon. Je me suis fait piquer ma vodka achetée sous douane à Moscou par les douaniers autrichiens, à l’escale, c’est pas l’Union européenne, la Russie. Sur la tombe de Tolstoï, à Yasnaïa Poliana, un monticule herbeux recouvert de fleurs des champs, j’ai vu surtout des grosses limaces noires de 20 centimètres de long et, dans un autre endroit du grand parc, des femmes à hauts talons agrippaient des troncs d’arbre, des très hauts arbres, les yeux fermés, pour se donner la chance, la force, et plus tard, le paradis. Finalement, c’était bien de me faire racketter par les douaniers, une autre bonne raison de retourner là-bas. Et si je pars sans plus tarder je serai presque à l’heure pour attraper mon PC2 ! À bientôt !
Dominique Fabre
Choses vues Visite chez Tolstoï
octobre 2011 | Le Matricule des Anges n°127
Visite chez Tolstoï
Le Matricule des Anges n°127
, octobre 2011.
