La lettre de diffusion

Votre panier

Le panier est vide.

Nous contacter

Le Matricule des Anges
BP 20225, 34004 Montpellier cedex 1
tel 04 67 92 29 33 / fax 09 55 23 29 39
lmda@lmda.net

Connectez-vous avec les anges

Vous n'êtes actuellement pas identifié. Pour pouvoir commander un numéro, un abonnement ou bien profiter, en tant qu'abonné, des archives en ligne, vous devez vous connecter avec votre compte.

Retrouver un compte

Vous avez un compte mais vous ne souvenez plus du mot de passe ? Vous êtes abonné-e mais vous vous connectez pour la première fois ? Vous avez déjà créé un compte, peut-être, vous ne savez plus trop ?

Créer un nouveau compte

Vous inscrire sur ce site Identifiants personnels

Indiquez ici votre nom et votre adresse email. Votre identifiant personnel vous parviendra rapidement, par courrier électronique.

Informations personnelles

Pas encore de compte?
Soyez un ange, abonnez-vous!

Vous ne savez pas comment vous connecter?

Égarés, oubliés Mille marmites !

octobre 2012 | Le Matricule des Anges n°137

Militant anarcho-syndicaliste, Émile Pouget a usé de la langue comme d’une arme militante. Il a aussi théorisé la pratique du sabotage.

Émile Pouget n’est pas le moindre des auteurs. A l’instar de M. Poubelle, préfet, Émile Pouget est un inventeur. Il est même plus exactement le théoricien d’un concept, et un concept, convenez-en, c’est autre chose qu’une poubelle, fût-elle en aluminium ou en plastique très coloré avec des poignées. Un concept souvent sert sans s’user.
L’usage nouveau théorisé par Émile Pouget, partisan de « l’action directe », c’est le sabotage. Avant son essai de 1909 publié chez Marcel Rivière, on « sabotait » beaucoup dans le monde ouvrier et agricole mais sans aucune méthode. Après Pouget, les anarcho-syndicalistes sabotèrent beaucoup mieux au moment des grèves, et beaucoup mieux aussi durant la guerre lorsqu’il s’agissait de bouter un occupant vert-de-gris.
À ce titre, il paraît donc juste de mentionner dans le cadre de cette rubrique littéraire le nom d’Émile Pouget, même si son œuvre littéraire se résume à un roman, lequel concerne essentiellement les amateurs du double genre révolutionnaire et hypothétique – ceux qui ont lu, par exemple, Le Grand Soir (Nouvelle Société d’édition, 1929) du Marseillais Albert Crémieux (1899-1967). Son roman, le voici : Émile Pataud et Émile Pouget, Comment nous ferons la révolution, roman d’anticipation sociale (Librairie illustrée J. Tallandier, 1909) Intrépide, il débute ainsi :
« Par cet après-midi de dimanche printanier de l’année 19. des milliers de grévistes du bâtiment s’étaient rendus au manège Saint-Paul. La foule, accumulée dans la salle, surexcitée déjà par les longs jours de grève, électrisée par la griserie des paroles, énervée du piétinement dans la sciure de bois aux relents de crottin, s’exaspérait, devenait houleuse.
Il y avait de l’orage dans l’air. On sentait gronder les colères prêtes à déflagrer.
Depuis une grande quinzaine, le travail était suspendu et toute la corporation était en lutte. Les ouvriers, obstinés dans la résistance, voulaient vaincre, et les patrons, sûrs de l’appui du gouvernement, se refusaient aux moindres concessions.
Le meeting finissait.
La sortie fut entravée par les coutumières mesures de police […] » (rééd. Syllepse, 2005).
Et de fil en aiguille, c’est l’émeute rue Saint-Antoine…

Grabuge final.

Né le 13 octobre 1860 à Pont-de-Salars (Aveyron) dans une famille bourgeoise politisée, Pouget, anarchiste convaincu, milite très tôt en éditant Le Lycéen républicain, un journal calligraphié qui dénonce chez lui le futur homme de plume. Et sous l’influence du communard de Carcassonne Émile Digeon, un des chefs de la Commune de 1871, il va passer sa vie à militer par le biais du journalisme. En 1879, il fonde d’abord un syndicat d’employés, mais il lance le 24 février 1889 Le Père Peinard, un journal « espatrouillant » conçu dans la grande tradition des feuilles mordantes de la Révolution française et rédigé dans un langage populaire, le même registre que celui du Père Duchêne, celui d’un « gniaff cordonnier qui s’est bombardé journaliss », qui promet « seize pages de tartine contre deux ronds » et qui tient sa promesse – on pense aussitôt à Albert Humbert, le créateur de La Lanterne de Boquillon, puis à Marc Stéphane, à Céline, à Duperray, tous « du peuple » et familiers de sa langue.
« Le Père Peinard a eu une sacrée veine : un peu partout, dans les cambrousses, comme dans les grandes villes, il s’est trouvé des bons bougres à qui il a tapé dans l’œil. Et les gars lui ont donné un bath coup d’épaule !/ C’est pas le tout, en effet, de pisser des tartines à tire-larigot. Faut encore que ces tartines soient lues, mille bombes ! C’est à ça que se sont attelés les fistons. Et pourquoi donc se sont-ils tant grouillés ? Parce que Le Père Peinard n’a pas froid aux châsses, mille marmites ! Parce qu’il gueule toutes les vérités qu’il sait ; même celles qui sont pas bonnes à dire ! Y en a qui vont jusqu’à affirmer qu’il a le caractère si mal bâti, que c’est surtout celles-là qu’il dégoise. Et puis, parce qu’il y a autre chose, nom de dieu ! (…) Si les bons bougres gobent Le Père Peinard, c’est parce que Le Père Peinard est un bon bougre kif-kif à eux : il est resté prolo, tout en pissant des tartines, – et y a pas de pet qu’il fasse sa poire comme un daim./ Et, sacré tonnerre, il ne flanchera pas ! Il continuera son petit bonhomme de chemin, cognant dur sur les exploiteurs, braillant ferme après tous les fumistes, criant à la chienlit derrière les députés et les sénateurs./ Et ça, en attendant le grabuge final, où on foutra en capilotade toute cette racaille. » (Almanach du Père Peinard, 1894)
Pouget obtient jusqu’à cinq cents abonnés mais, cela va de pair en ces temps de répressions de la vie ouvrière, les poursuites à son encontre s’intensifient, il fait quelques séjours à Sainte-Pélagie et s’exile en Angleterre pour un temps. Plus tard, il fonde La Sociale puis reprend Le Père Peinard. De 1902 à 1908, il est secrétaire des fédérations de la CGT. En 1909, il échoue dans sa tentative de créer un grand journal syndical alors que paraît son maître-livre, Le Sabotage (réédité chez Mille et une nuits, 2004).
Si l’on ignore l’étymologie exacte du mot, dès le XVIe siècle, saboter signifie « frapper du pied » pour couvrir la voix de celui dont on veut couvrir le discours. Dans le sens du monde ouvrier du XIXe siècle, le sabot servait également à cesser le travail : en jetant un sabot dans une machine d’usine ou de ferme, on obtenait une pause jusqu’à réparation de la machine. C’est ce sens qui prime dans l’essai du propagandiste Pouget, lequel prône la menace du sabotage contre les patrons capitalistes insensibles à la misère ouvrière et invente ainsi un moyen tel que le décrit son Action directe, 1903-1910 (Agone, 2010) dans la lutte contre les injustices sociales. Il est doux de songer que des moyens nouveaux peuvent naître (sit-in, etc.), même si l’expérience nous a montré que les songe-creux ne mènent à rien. En l’occurrence, ils mènent à Pouget, ce qui n’est pas si mal.

Éric Dussert

Mille marmites !
Le Matricule des Anges n°137 , octobre 2012.
LMDA papier n°137
6.50 €
LMDA PDF n°137
4.00 €