Des Métamorphoses d’Ovide, elle emprunte son titre, et du destin de Philomèle, jeune fille violée à qui on tranche la langue pour s’assurer de son silence, l’arrière-plan tragique, libératoire et féministe. Car mutilée, Philomèle trouve une autre voie/x – le fil, le tissage – pour raconter son calvaire et ainsi obtenir vengeance, avant de devenir rossignol et prendre son envol.
De tout cela, de mutilation comme de libération, et de la sexualité comme passage, il est question dans le huitième roman d’Emmanuelle Bayamack-Tam, visiblement hantée par les destinées féminines. « Si tout n’a pas péri avec mon innocence, tremble, je serai vengée » : ainsi Philomèle menaçait-elle son bourreau avant son geste fatidique. À quoi répond, quelques siècles plus tard, cette phrase terminale du roman : « Je n’ai pas besoin de vengeance, la gloire me suffira. » Les temps ont-ils changé ? Les langues ne se tranchent plus, sinon métaphoriquement, mais on excise, d’où cette « chanson (…) dédiée à toutes les filles à qui on a voulu couper la langue ou le clitoris – je sais de quoi je parle, vu que j’ai survécu à plusieurs tentatives d’amputation. » Ce « je », c’est Kimberly Chastaing, bien déterminée à ce que lui pousse une langue de poète – celle du « seul Charles qui vaille », ce « C.B. » dont une citation ouvre le roman, celles de « Bob Dylan, Patti Smith » (à qui Kimberly doit son prénom) ou encore « Keats, Rimbaud, et pourquoi pas (du) père Hugo ». Kimberly, se construisant dans les jeux troubles du sexe et accomplissant sans fin, au fil de ruptures, de deuils et de rencontres, d’inquiètes et euphoriques renaissances. Conquérante.
Car cette amazone trash et hirsute vient de loin : enfant négligée d’une famille « libérée », parmi quatre autres frères et sœurs tout aussi désemparés, elle n’aura de cesse d’échapper à sa parentèle post-punk incapable d’assumer les responsabilités éducatives, et confondant l’autonomie avec un laisser-faire aussi déstructurant que destructeur. Famille, je te hais ! Et la haine de se cristalliser en scènes acides et douloureuses (le mémorable show maternel, né d’une vocation tardive à l’effeuillage, sous les yeux de la famille au grand complet, ou le balancement morbide du corps d’un enfant à une branche d’abricotier dans le jardin familial).
C’est donc en dehors du clan Chastaing que tout – la conquête de son identité, soit le bon usage de son corps – se jouera, le long d’un chemin ponctué de figures initiatrices : Sven, le garçon qui la déflore, Gladys, la vieille putain qui l’initie au métier, et Charonne, beauté black grasse, mutique et abîmée dont Emmanuelle Bayamack-Tam faisait l’héroïne d’un de ses romans précédents, Une fille du feu.
Si le ton est d’abord séduisant – abrupt, direct et glacé – (« Regarde, petit garçon, regarde de tous tes yeux le sexe que ta tête rousse a déchiré voici dix ans ! »), la psychologie empèse très vite le dispositif (« Je veux grandir et être une adulte lucide et raisonnable »), et le roman familial ternit la vigueur des images. D’où certain agacement devant le refus de l’auteur de pousser au bout l’outrance initiale, le parfum de mythe ou de conte qui plane autour des personnages, laissant ainsi parfois le texte basculer dans l’insignifiance (« seins plantureux », « taille souple » et autres « cuisses fuselées », « insoutenable vérité »). Ce roman inégal aurait-il gagné à une forme plus resserrée ? C’est ce que laisse penser le texte de théâtre que l’auteur publie simultanément chez P.O.L : abordant les mêmes problématiques, Mon père m’a donné un mari les réduit jusqu’à l’os, manifestant de la famille la violente et délirante dimension incestueuse alors que père et mère, brouillant définitivement les cartes, planifient et orchestrent le premier rapport sexuel de leur fille, assurant non sa libération, mais sa disparition définitive. Funeste cérémonial.
Valérie Nigdélian-Fabre
Emmanuelle Bayamack-Tam
Si tout n’a pas péri avec mon innocence
et Mon père m’a donné un mari
P.O.L, 448 et 176 pages, 19,50 et 16,80 €
Domaine français Le sexe des femmes
février 2013 | Le Matricule des Anges n°140
| par
Valérie Nigdélian
Quand défloration rime avec libération : un sujet fort, et le talent certain d’Emmanuelle Bayamack-Tam, mais un roman inabouti.
Des livres
Le sexe des femmes
Par
Valérie Nigdélian
Le Matricule des Anges n°140
, février 2013.


