Un livre doit remuer des plaies, en provoquer même, disait Cioran. La plaie que remue Nicole Caligaris remonte à 1981. À l’époque, elle suit un séminaire sur le surréalisme – en compagnie, entre autres, de Renée Hartevelt, une étudiante hollandaise de 23 ans, et de Issei Sagawa, un Japonais de 32 ans, lorsqu’elle apprend que ce dernier, un soir de juin, après avoir invité chez lui l’étudiante hollandaise, l’a tuée d’une balle dans la nuque avant de la démembrer, de la débiter partiellement et de la consommer en partie, « dégoûté, si l’on en croit ce qu’il déclare, par la consistance de la peau, des graisses qu’il a mordues, de l’odeur des lèvres vaginales qu’il dit avoir mangées avec le sang des règles ».
Un acte impensable, un meurtre « qui ne peut être compris » et que la justice classera dans la catégorie de la folie. Transféré au Japon, Sagawa, y vit libre depuis 1986, menant une existence très médiatique. Face à ce geste hors-limite, Nicole Caligaris réagira d’abord en lui écrivant dans sa prison – ses lettres à lui, écrites dans un français étrangement beau, sont données à la fin de l’ouvrage – avant de revenir aujourd’hui, avec ce livre, sur l’énigme de « ce qui s’est passé », et, plus encore que sur l’acte lui-même, sur sa propre répulsion face à cet acte. Un retour autobiographique, qui prend parfois des allures d’exploration d’un territoire oublié – « Je suis devenue étrangère à la jeune femme que j’ai été » –, doublé d’un questionnement sur l’humain et l’inhumain, et d’une réflexion sur l’inaptitude du langage « à dire la réalité de ce qui est éprouvé ».
Elle, dont tous les livres sont des schismes, l’expression « de la turbulence, du disparate, des tensions entre des forces qui ne s’accordent pas » (voir Lmda N°89), elle qui aime ce qui dérange, déconcerte, bouge les frontières, déplace les points de vue, se souvient qu’elle a commencé à écrire pour « contrarier la programmation de (son) entrejambe » – « J’ai le paradis entre les jambes. À condition d’y consentir. Chacune de mes phrases est écrite pour m’extraire de ce consentement. » –, affronte ici la vie « pas belle et odorante », et revient sur le rapport sexuel qui « même sous la sublimation de l’amour est un acte de consommation ».
Se demandant quel texte former de cette nuit, elle vérifie à nouveau que le vrai travail de l’écrivain consiste à descendre dans la nuit de l’homme, dans ces zones où la dépendance du sublime et de l’abject est souvent avérée. Partant du constat qu’Issei Sagawa est « un autre moi-même, formant l’humanité comme je la forme », elle s’interroge sur le dégoût, sur ce qu’il en est de la catastrophe, « ce changement et cette redistribution de tout ». Elle cherche – tout en s’attachant à maintenir l’inaccessibilité de Sagawa, « sa particularité d’être que l’on ne s’approprie pas » – à comprendre comment une jeune femme a pu se trouver déplacée dans la catégorie de ce qui se porte à la bouche, se demande ce qui peut pousser un être à transgresser le tabou qui veut que l’homme soit intouchable par l’homme, quelle volupté il peut y avoir à outrepasser les bornes qui font l’état d’homme civilisé. Ce faisant, elle montre que la littérature « ne peut se dispenser de la confrontation aux scandales supérieurs qui détruisent l’ordre civilisé », rendant ainsi l’écrivain « coupable » d’aller chercher, par exemple, « les forces de la catastrophe ». Dire le mal, et jouir de le dire, à l’image de Rodin envoyant son crayon « connaître les entrejambes, explorer les intérieurs fessiers », impatient qu’il était de découvrir « encore et encore le sexe protagoniste que les encres viendront mettre en scène ». Intranquille, « le paradis entre les jambes », mais symptomatique de la littérature en tant qu’« héritière de la pensée sorcière dont Michelet révéla le sens : un pouvoir mineur, lunaire, siégeant entre les lèvres du vagin de Baubô, contraire au soleil écrasant ».
Richard Blin
Le Paradis entre les jambes
de Nicole Caligaris
Verticales, 176 pages, 16,90 €
Domaine français Pensée sorcière
février 2013 | Le Matricule des Anges n°140
| par
Richard Blin
Face à un geste aussi fou que celui de l’étudiant japonais qui tua et mangea l’une de ses amies, que peut la littérature ?
Un livre
Pensée sorcière
Par
Richard Blin
Le Matricule des Anges n°140
, février 2013.

