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Poésie Narré neuf pour les errants

mars 2014 | Le Matricule des Anges n°151

Avec Gadjo-Migrandt, Patrick Beurard-Valdoye poursuit son exploration îlienne, diachronique, d’un espace-temps où survivent, résistent et se croisent les exilés d’un monde en voie de destruction.

On pourrait dire, en prenant le projet de Patrick Beurard-Valdoye au mot, qu’il tourne autour de son « cycle des exils » comme la tornade autour de son centre vide : il tient à équidistance ce qui sauve et ce qui plonge dans le péril, selon la fameuse phrase de Hölderlin. Il creuse dans cet espace de la menace la chance d’une forme de résistance qui réévaluera peut-être l’adieu que l’homme d’aujourd’hui formule sur les ruines de sa propre croyance. C’est-à-dire vers ce qui le conduira à passer de la déréliction où se fomentent les pensées de l’extrême et de la ruine, à la possibilité d’une vie simple et redéployée. Une existence où le sens s’écrirait dans la fragilité et le clignotement de lucioles sur un terrain vague. Ou bien à celle d’une habitation qui ressemblerait à une cabane (celle de Schwitters par exemple), où un livre aurait une ligne tracée vers ce qui ne s’approprie pas, ne se possède pas, des pages tournées vers le presque rien, vers le vent.
Voilà le projet de Beurard-Valdoye, un cycle vertigineux mené depuis trente ans, de ses Allemandes (1985) au Narré des Îles Schwitters (2007). Sa parole s’ouvre comme un fleuve large à ses affluents, des plus maigres aux majeurs. Lorsque son Gadjo-Migrandt, à travers la variété de ses écritures (du poème en vers retour-chariot au bloc de proses, en passant par une mise en espace de phrases flottantes) lance par exemple en amorce un poème épique : « DU CONTINENT par la Hollande en avril / et sans répit vers l’Hanovre il partit / et Berlin et la Silésie traversa toute / la Moravia où les ravages d’Institoris / avaient conduit au bûcher les quidames – / (…) / sans aller plus au levant lors de ce / périple l’Anglais avait compte-rendu / sur Wien sur Trieste et Venezia / et jusqu’à Napoli ». Et déjà une sorte de ritournelle emporte, un mantra song gagne. Plus loin, on apprend que Janácek apparaît au côté de Kamila (la gitane ?), le « tu » qu’elle lui jette devient « un éclair muet brillant sans s’être allumé », un « coup de foudre séparant la musique en deux tronçons calcinés sur place cependant que renaîtraient deux courants vivifiés par l’éclair » ; p.55, Canetti « à la fenêtre à l’angle a sous les yeux l’arbraie du jardin épiscopal et regarde incessant sur la colline viennoise d’en face (…) ce qui voudrait se dérober au regard / ne peut se voir ni entendre ce qui se trame derrière les murs de la cité des fous – (…) l’enceinte de 4,6 kilomètres sur la colline du citron est aussi le mur de son écriture (…) ces îles de paroles construisent ensemble un sens immense d’espoir ». Les fous entrent en Canetti comme un collier de mouches, ils forment « la maladie-du-narré », un véritable pharmacon. Le fleuve lent que chaque cercle des 9 îles épelle charrie une matière spectrale de survivances, au sens où ce qui se réactive au fond du passé plie le présent (leçon de Aby Warburg et de Walter Benjamin) : « les violentes eaux débordant / chaque ligne de partage / de ce qui fut / & de ce qui sera / inondant l’[hst.] / voilà qu’elles élargissent le présent / fertilisent le grand lit devenu illisible / un bras du narré ne suffit plus / vain devant l’insaissisable / & l’élégance du désastre ».
Les figures de ce livre le sont par parentèles secrètes, électives, comme autant d’animaux en voie de disparition se retrouveraient en un espace connu d’eux seuls. Ghérasim Luca, p. 89, revient féminisé par la phrase de Beurard : « née de la nage entre en danse tournant sensuel d’elle émerge l’animé / comment se dominer // l’entrée dans le cercle sans vice entraîne un corps volatilisé au beau milieu par fragments ». On n’en finirait pas de les reconnaître (Freud, John Cage, Charles Olson), de les voir passer ici leur tête, pour former ce que l’auteur nomme en un néologisme nerveux « Enact », « un acte dans la mémoire » ou « Reenact », soit un acte inventant à nouveau sa mémoire, la dégageant de sa gangue molle et figée pour en faire un couteau, une écharde, une aiguille…
Le Gadjo-Migrandt de Beurard, c’est lui, le sédentaire passé temporairement de l’ornière à l’errance (parfois joyeuse) des nomades d’aujourd’hui, les Migrandt(s), les Rroms, les micro-diasporas, les dispersées de la multitude refusant l’autorité des états nations. C’est la force affirmative d’une liberté que ce Gadjo-Migrandt offre exemplairement, notamment dans la pluralité de langues mixées (« Lil 9 »). Son enjeu étant aussi de favoriser la divagation, cette forme « lumineuse – film, où voguent de vagues volutes brèves, virgules et points virgules à rebrousse-poil, (…) rubans flambant parallèles à la route en contre-champ, hachures cendrées sur du longvert ».

Emmanuel Laugier

Gadjo-Migrandt
Patrick Beurard-Valdoye
Flammarion/poésie, 376 pages, 25

Narré neuf pour les errants
Le Matricule des Anges n°151 , mars 2014.
LMDA PDF n°151
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