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Égarés, oubliés Le dernier métro

mars 2014 | Le Matricule des Anges n°151 | par Éric Dussert

Résistante originaire du Pérou, Madeleine Truel (1904-1945) n’a laissé qu’un souvenir fervent et un livre remarquable. Raymond Queneau en a tenu compte.

Madeleine Truel n’a pas laissé grand souvenir chez les lettrés sur siècle passé. Et pour tout dire, cela peut paraître logique. Son unique œuvre, L’Enfant dans le métro, fut publié par les éditions du Chêne en 1943, alors sous la direction d’un certain Maurice Girodias qui venait de lancer sa firme deux ans plus tôt. En pleine guerre, Madeleine Truel et sa jeune sœur, l’illustratrice Lucha Truel (1907-2000), donnait un album pour la jeunesse en projet depuis 1933 dont l’histoire des lettres porte la trace. Indirectement sans doute, mais quelle trace !
L’homophonie des titres vous aura mis la puce à l’oreille : L’Enfant dans le métro renvoie bien évidemment à Zazie dans le métro, ce chef-d’œuvre populaire, le livre le plus connu de Raymond Queneau. Tout le monde sait bien ce qu’elle dit, Zazie, pas vrai ? Depuis 1959, cette parodie des gran-des formes romanesques et épiques de la littérature d’apprentissage et de voyage embarque des lecteurs qui se délectent de la galerie de personnages burlesques mis en scène au cinéma dès 1960 par Louis Malle. Si Zazie s’incarne en Catherine Demongeot avec grâce aux côtés d’un drôle de pistolet, Philippe Noiret, on sent probablement un peu moins que dans le roman la « réflexion philosophique sur l’identité et la vérité » insufflée par Queneau. Pis, on n’est pas près de s’apercevoir qu’il a conçu son livre en miroir et que si Zazie ne parvient pas à pénétrer les couloirs du Métropolitain, l’enfant de Madeleine Truel est un garçon qui, lui, n’en sort pas !
« Cet enfant était né dans le Métro et n’en était jamais sorti./ Personne ne savait où étaient ses parents ; le pauvre petit était tout seul dans ce monde souterrain et depuis sa naissance les Contrôleurs et les Poinçonneurs lui faisaient parcourir les longs tunnels dans toutes les directions ; mais il n’avait jamais retrouvé sa mère./ Il avait sept ans maintenant et avait vu beaucoup de choses (…) » Et ce qu’il n’avait jamais vu, il l’imaginait. « D’après les noms des stations, il imaginait les endroits qui sont au-dessus d’elles là-haut, sur la terre ; il entrevoyait le Pays Merveilleux où se trouvent Villiers, Mouton-Duvernet, toutes les stations, qu’il imaginait plus jolies les unes que les autres. »
Servi par les superbes illustrations de Lucha, artiste formée à l’école de l’affichiste Paul Colin – des illustrations qui gambadent d’un surréalisme daliesque (Campo Formio) à des images d’une naïveté de trait rendue par de fraîches couleurs (Chambre des députés ou Place des Fêtes) – le texte de Madeleine est pétri de candeur et… pas seulement. Évocation onirique d’un monde enfantin imaginaire – Alice n’est jamais loin, les billes portent les mots « Je délivre » –, L’Enfant dans le métro passe désormais pour une allégorie de l’Occupation, de l’enfermement dans les camps et l’espoir en la libération. À l’instar de la Rue des maléfices de Jacques Yonnet où se cachent, semble-t-il, des évocations de la lutte résistante. Le sort même de Madeleine Truel a renforcé cette interprétation. Et Jacques Roubaud a finement souligné l’opposition avec Zazie : L’Enfant dans le métro « est un livre de résistance (…). Le Paris rêvé pour “l’après-guerre” est une utopie : un monde de joie, de liberté, de fête. Le Paris de Zazie au contraire, si on écarte le rideau du rire et du burlesque est, très évidemment, une dystopie. Le monde enchanté imaginé par les résistants est devenu le monde réel, où nous sommes. »
Fille de deux immigrants français au Pérou, Alexander Léon Truel, quincaillier et pompier volontaire, et Marguerite Larrabure Othéquy, Magdalena Blanche Pauline Truel Larrabure est née à Lima, au Pérou, le 28 août 1904. Elle appartient à une famille catholique qui lui fait une enfance heureuse. Chez elle, on parle français et elle se régale de la musique créole du début du siècle. Malheureusement, elle perd ses parents avant l’âge de 20 ans, sa mère de maladie, son père d’une infection attrapée alors qu’il éteint un feu. Avec l’aide de la partie française de sa famille, elle décide de s’installer à Paris et reprend des études de philosophie à la Sorbonne en 1924 avant d’obtenir un emploi d’assistante à la banque espagnole de Bilbao installée rue de Richelieu. Sa vie se déroule dans le souvenir du beau pays de sa jeunesse qu’elle entretient en cultivant ses recettes de plats péruviens. En janvier 1942, un premier accident bouleverse sa vie : elle est renversée par un camion de la Wehrmacht et passe de longues semaines à l’hôpital où l’on a diagnostiqué de multiples fractures du crâne et des jambes qui lui laisseront une claudication. Avec sa sœur, elle reprend alors le projet de L’Enfant dans le métro qu’elles achèvent en le dédiant à Pascal, le fils d’amis juifs roumains qui habitaient dans leur immeuble. D’autres amis, Pierre et Annie Hervé l’incorporent à leur réseau où elle prend le pseudonyme de Marie. On ignore à quelle date exactement mais on sait qu’elle est chargée de falsifier des documents d’identité remis à des Juifs et des soldats alliés parachutés. Capturée par un contrôle volant de la milice le 10 juin 1944 alors qu’elle transporte de l’encre d’imprimerie, elle est arrêtée pour motif politique, détenue dans les locaux de la Gestapo avenue Foch, torturée, déplacée à la prison de Fresnes, où ses familiers peuvent la visiter et lui remettre une bible. Elle est ensuite expédiée au camp d’Oranienburg-Sachsenhausen à trente kilomètres au nord de Berlin. Là, ses codétenus, qui apprécient la douceur de son caractère, la nomment « L’Oiseau des Îles » depuis qu’elle leur conte des histoires, mais sa propre histoire trouve son terme : Madeleine Truel meurt à Stolpe le 3 mai 1945 après une « marche de la mort » initiée le 22 avril, marche durant laquelle un soldat allemand la bat à tel point qu’elle s’évanouit et s’éteint. Quelques heures seulement avant l’arrivée des troupes de libération russes… Naturellement, son nom figure sur le mémorial des déportés de France et trouve une voix pour porter son histoire : fin 1946, l’un des rescapés témoin de sa disparition tragique donne un article au Figaro où il relate les circonstances exactes de sa mort et de son émouvant enterrement. Le Pérou trouve l’une de ses héroïnes du siècle dernier.
Lucha Truel travaillera quant à elle pour la presse (Femina, Harper’s Bazaar, Elle). Les diables en haut-de-forme imaginés dans le métro avaient eu raison de sa sœur.

Éric Dussert

Le dernier métro Par Éric Dussert
Le Matricule des Anges n°151 , mars 2014.