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Zoom Prince sans rire

juillet 2014 | Le Matricule des Anges n°155 | par Jean Laurenti

Acteur et cinéaste parmi les plus grands, Buster Keaton (1895-1966) revient sur un parcours marqué par une ascension fulgurante et, au temps du déclin, par une lutte pour ne pas sombrer.

La Mécanique du rire : autobiographie d’un génie comique

Dans le dernier chapitre de son autobiographie publiée en 1960, Buster Keaton relate une lointaine conversation avec Chaplin, alors tout juste converti à la doctrine communiste destinée à « changer la face du monde en abolissant la misère. (…) “ Ce que je veux, dit-il en tapant sur la table, c’est que chaque enfant dans le monde ait de quoi manger à sa faim, des chaussures à ses pieds et un toit au-dessus de sa tête. ” Naturellement, ça me surprit et je réfléchis une ou deux minutes avant de lui demander : “ Mais, dis-moi, Charlie, connais-tu quelqu’un qui dise le contraire ? ”  »
On imagine sans peine le froid visage de marbre que Buster Keaton a dû offrir à son ami en cette nuit de 1920, douchant d’une réplique sans appel l’envolée humaniste de Chaplin. Pour que la scène soit raccord, il faudrait évidemment qu’elle soit muette, de simples cartons transcrivant les propos… La vocation de l’artiste comique selon Keaton n’est pas de changer le monde mais de mettre en évidence les difficultés auxquelles on s’affronte en cherchant simplement à y trouver sa place. C’est le corps de l’acteur, dans sa confrontation à l’adversité (policiers intransigeants, armée ennemie, femme inaccessible, tempête, rival malveillant, paquebot à la dérive…) qui témoigne de l’intensité de la lutte en cours. La virtuosité de la mise en scène fait le reste, saisissant chaque geste avec précision, l’inscrivant dans un cadre sur mesure. « Un comique est un tragique qui fait rire », écrit Jean Douchet dans sa préface. « Dans le cinéma, cela se traduit par un rapport à l’espace, par un rapport au monde. » Et par l’invention d’un langage à soi, nourri de ce rapport singulier.
Né en 1895 dans le Kansas, Buster Keaton entame en 1917 une carrière dans le cinéma burlesque aux côtés de Roscoe Arbuckle, comique talentueux qui venait de monter sa propre structure de production. Ayant très jeune fréquenté les planches, Keaton est déjà un comédien expérimenté. Ses parents, Joe et Myra Keaton (« Pop » et « Mom »), sont des artistes de music-hall. Dès l’âge de 4 ans, il prend part à leurs spectacles dans des conditions qui nous paraissent aujourd’hui inacceptables : « [Pop] commença par me porter sur scène et me laisser tomber sur le plancher. Ensuite, il se mit à essuyer le sol avec moi comme balai. Comme je ne manifestais aucun signe de mécontentement, il prit l’habitude de me lancer d’un bout à l’autre de la scène, puis au fond des coulisses, pour finir par me balancer dans la fosse d’orchestre, où j’atterrissais dans la grosse caisse. » La légende de l’acteur au masque impassible trouve peut-être son origine dans ces débuts d’enfant prodige et martyr : « Ce fut donc délibérément que je pris un air misérable, humilié, craintif et résigné, et ce jusqu’à l’égarement. Certains comiques peuvent faire rire en riant de leurs propres gags. Pas moi. » Parmi les anecdotes dont fourmille le récit, celle-ci : Joseph Frank Keaton reçoit le surnom de Buster (« gros malin ») du célèbre magicien – et ami de la famille – Houdini quand, à l’âge de six mois, il fait une chute dans un escalier qui lui arrache de légitimes braillements.
La vie itinérante des « Trois Keaton » est peu compatible avec une scolarisation du petit Buster. La seule tentative de la famille en la matière s’avère peu concluante et restera sans suite. C’est Mom qui est chargée d’inculquer à son rejeton les rudiments indispensables du savoir. Ils seront le seul bagage scolaire de toute son existence.
L’entrée de Buster Keaton dans l’univers du cinéma (contre l’avis de son père qui détestait les « images tremblotantes ») est contemporaine de l’expansion de l’industrie hollywoodienne. Il en dresse un tableau lucide mais tout en retenue. Il intègre ce monde non par attrait des étoiles mais pour y accomplir son métier : concevoir des histoires, les raconter en images, perfectionner la subtile mécanique du rire. Il a la chance, à ses débuts, de bénéficier d’une aisance financière pour travailler tout en jouissant de la liberté de création accordée à l’équipe qu’il a réunie. Avec le succès des courts puis des longs métrages, l’argent commence à affluer. C’est le temps des chefs-d’œuvre : La Croisière du Navigator, Le Mécano de la General, L’Opérateur… Buster, son épouse et leurs deux enfants se sont installés dans une vaste demeure de Beverly Hills avec un staff de domestiques. L’acteur-cinéaste renonce à sa liberté d’artisan et rejoint les rangs de la toute nouvelle Metro-Goldwyn-Mayer. Il ne tardera pas à le regretter.
Les villas d’Hollywood scintillent comme, à la même époque, celle du Gatsby de Fitzgerald sur la côte opposée. Il y règne le même genre d’atmosphère factice, festive et menaçante. Des drames couvent, éclatent. Des vies se brisent. Le cinéma devient parlant et Buster Keaton est un génie du muet.
Le livre rend sobrement compte de la ruine et de la déchéance de l’acteur et il décrit avec la même pudeur sa remontée des gouffres. Après le temps de la gloire par le cinéma, ce sera celui des numéros de cirque, des shows télévisés, des spots publicitaires. Buster Keaton est heureux dès lors qu’il peut travailler.

Jean Laurenti

La mécanique du rire : autobiographie d’un génie comique,
de Buster Keaton & Charles Samuels
Traduit de l’américain par Michel Lebrun, préface de Jean Douchet
Capricci, 318 pages, 22

Prince sans rire Par Jean Laurenti
Le Matricule des Anges n°155 , juillet 2014.
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